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01 Jan

Versailles 1788

Publié par Louis XVI

Versailles 1788
Versailles 1788
Versailles 1788
Versailles 1788
Marie-Antoinette ne se sent pas le moins du monde attirée par la grandiose tâche historique qu'est celle de l’État, la politique et la diplomatie française
 
Elle ne songe pas à comprendre son époque, mais uniquement à passer le temps en s'amusant; elle s'empare de la couronne aussi insouciante que s'il s'agissait d'un jouet
 
Au lieu de tirer parti du pouvoir qui lui est échu, elle ne veut qu'en jouir
 
Ce fut là dès le début sa funeste erreur: elle voulait vaincre comme femme et non point comme reine; ses petits triomphes féminins comptaient plus pour elle que les grandes et vastes victoires de l'Histoire universelle; son esprit dissipé n'ayant pas su donner à l'idée monarchique un contenu, mais seulement une forme parfaite, la grande tâche qu'elle avait à accomplir se réduisit entre ses mains à un jeu éphémère, et la dignité de son rang à un rôle théâtral
 
Être reine pour Marie-Antoinette, c'est, pendant les années d'insouciance, être la femme la plus admirée, la plus coquette, la mieux parée, la plus adulée et avant tout la plus gaie de la cour; c'est être l'arbitre des élégances, celle qui donne le ton à cette société aristocratique extrêmement raffinée qu'elle prend pour l'univers
 
Sur la scène privée de Versailles, suspendue au-dessus d'un abîme, comme un pont de fleurs japonais, elle joue pendant vingt ans, éprise d'elle-même, avec charme et avec grâce, le rôle de vedette, de reine du rococo
 
Mais qu'il est pauvre le répertoire de cette comédie mondaine !
 
Quelques petites coquetteries éphémères, quelques minces intrigues, très peu d'esprit, beaucoup de danses
 
Au cours de ces jeux et badinages, elle n'a pas de vraies partenaires, pas un véritable roi, pas de héros à ses côtés, rien qu'un auditoire de snobs et de blasés, toujours le même, cependant que de l'autre côté de la grille dorée des millions d'hommes espèrent en leur souveraine
 
Mais cette femme aveuglée n'abandonne pas son rôle, ne se lasse pas d'éblouir son cœur insensé par de nouvelles futilités; et même lorsque le tonnerre de Paris retentit, menaçant, au-dessus des jardins de Versailles, elle s'y cramponne encore
 
C'est seulement lorsque la Révolution l'arrache brutalement à l'étroitesse de cette scène rococo pour la jeter dans l'immense et tragique arène de l'Histoire universelle qu'elle s'aperçoit de l'erreur formidable qu'elle a commise en choisissant, pendant vingt ans, le rôle de second plan, de jeune première, alors que le destin lui avait donné la force d'âme nécessaire pour tenir celui de l'héroïne
 
Il est bien tard quand elle reconnaît cette erreur, pas trop tard cependant
 
Car à l'instant même où elle n'a plus qu'à mourir, dans l'épilogue tragique de cette pastorale, elle atteint sa véritable mesure
 
C'est seulement lorsque le jeu devient grave et que la couronne lui est enlevée, que Marie-Antoinette acquiert l'âme d'une reine
 
La faute de Marie-Antoinette, cette idée, ou plutôt cette étourderie de croire qu'elle pouvait sacrifier pendant si longtemps l'essentiel au superficiel, le devoir au plaisir, le difficile au facile, la France à Versailles, le monde véritable à son monde de plaisirs, cette faute historique est presque inconcevable
 
pour saisir cette absurdité il suffit de prendre une carte de France et de voir dans quel cercle minuscule Marie-Antoinette a passé les vingt années de son règne
 
La toupie dorée de son oisiveté turbulente tourne sans cesse dans le cadre ridiculement étroit des six châteaux de Versailles, Trianon, Marly, Fontainebleau, Saint-Cloud, Rambouillet, situés à quelques heures l'un de l'autre
 
Pas une seule fois Marie-Antoinette n'a éprouvé le besoin de franchir, en fait ou en esprit, ce polygone où la tenait enfermée le plus stupide des démons, celui du plaisir
 
Pas une seule fois, au cours de près d'un quart de siècle, la souveraine de France n'a ressenti le désir de connaître son propre royaume, de voir les provinces dont elle est reine, la mer qui baigne leurs rivages, les montagnes, les forteresses, les villes et les cathédrales de ce pays si vaste et si divers
 
Pas une seule fois elle ne ravit une heure à son oisiveté afin de rendre visite à l'un de ses sujets ou simplement afin de songer à eux; pas une seule fois elle n'entre dans une maison bourgeoise: tout ce monde réel, en dehors de sa sphère aristocratique, est pour elle, en effet, inexistant
 
Qu'il y ait autour de l'Opéra une ville gigantesque, pleine de misères et de mécontentements, que derrière les étangs de Trianon avec leurs canards chinois, leurs paons, leurs cygnes bien nourris, derrière le hameau de parade propre et coquet, construit par l'architecte de la cour, les vraies maisons de paysans tombent en ruines et les granges restent vides, que de l'autre côté de la grille dorée de son parc tout un peuple travaille, souffre de faim, espère quand même, cela, Marie-Antoinette ne l'a jamais su
 
Peut-être que seules cette inconscience, cette ignorance voulue de tout le malheur et de la tristesse du monde pouvaient donner au rococo sa grâce enchanteresse, son charme léger et insouciant; il n'appartient qu'à celui qui ne connaît point la gravité du monde de pouvoir se plonger ainsi dans les jeux et les passe-temps
 
Mais une reine qui oublie son peuple risque gros jeu
 
une simple question aurait révélé ce monde à Marie-Antoinette, mais elle ne voulait pas la poser
 
un regard sur l'époque, et elle aurait compris, mais elle ne désirait pas comprendre
 
Elle souhaitait rester dans sa sphère, jeune joyeuse et loin de tout tracas
 
Guidée par un feu follet, elle tourne inlassablement en rond, et, au milieu de ses marionnettes de cour, elle laisse s'enfuir, perdues à jamais, les années décisives de sa vie
 
Sa faute, sa faute indéniable, est d'avoir abordé avec une frivolité sans pareille la tâche la plus lourde de l'Histoire, avec un cœur léger le conflit le plus dur du siècle
 
Faute incontestable, disons nous, et cependant pardonnable, car la tentation était telle que même un être mieux trempé lui aurait à peine résisté
 
Passée de sa chambre d'enfant dans le lit nuptial, appelée du jour au lendemain et comme en rêve du fond des appartements d'un palais au pouvoir suprême, cette âme candide, pas très forte, pas très lucide, et qui n'est encore ni préparée ni prête, se voit soudain l'objet d'un culte sans bornes
 
Que cette société du XVIIIème siècle est dangereuse et habile à séduire une jeune femme !
 
Qu'elle est rouée dans l'art d'empoisonner par de fines flatteries !
 
Qu'elle est ingénieuse dans la science de plaire par des futilités !
 
Comme elle est passée maîtresse dans l'art souverain de la galanterie et dans celui des Phéaciens de prendre la vie à la légère !
 
Experts, plus qu'experts dans la séduction et la dépravation de l'âme, les courtisans attirent aussitôt dans leur cercle magique ce cœur de jeune fille inexpérimenté et encore curieux de lui-même
 
Dès le premier jour de son règne Marie-Antoinette est portée au pinacle et plane dans un nuage d'encens
 
Ce qu'elle désire est exaucé
 
A-t-elle un caprice ? le lendemain ce caprice est devenu une mode
 
Fait-elle une sottise ? toute la cour l'imite avec enthousiasme
 
Sa présence est le soleil de cette foule vaniteuse et ambitieuse, son regard un cadeau, son sourire une faveur, son arrivée une fête; lorsqu'elle reçoit, toutes les dames, les plus jeunes comme les plus âgées, les plus anciennes comme celles qui viennent d'être présentées à la cour, font les efforts les plus désespérées, les plus comiques, les plus ridicules, les plus fous, pour attirer sur elles, à tout prix, ne fût-ce qu'un instant, l'attention de la reine, pour obtenir une politesse, un mot, ou tout au moins être remarquées, ne pas passer inaperçues
 
Dans les rues le peuple confiant l'acclame, au théâtre l'auditoire entier, de la première à la dernière place, se lève dès qu'elle paraît, et quand elle traverse la Galerie des Glaces, elle peut voir, magnifiquement parée et emportée par son propre triomphe, une charmante jeune femme, insouciante et heureuse, plus belle que les plus belles de la cour, et puisqu'elle confond cette cour avec le monde la plus belle sur terre
 
Comment avec un cœur puéril, une force bien ordinaire, se défendre contre le vin grisant et étourdissant du bonheur, contre le mélange capiteux de toutes les essences piquantes et suaves du sentiment, contre l'adulation des hommes, la jalousie admirative des femmes, l'amour du peuple, son propre orgueil ?
 
Comment ne pas être insouciante quand tout est si facile, quand il suffit d'un bout de papier pour faire affluer l'argent et que le mot "payez", tracé hâtivement sur une feuille, fait surgir comme par enchantement des milliers de ducats, de pierres précieuses, des jardins et des châteaux, quand la brise légère du bonheur permet aux nerfs de se détendre d'une façon si douce et si agréable ?
 
Comment ne pas être étourdie et futile quand des ailes, tombées du ciel, s'attachent à vos jeunes épaules éblouissantes ?
 
comment ne pas perdre pied quand on est la proie de pareilles tentations ?
 
Cette conception frivole de la vie, qui, du point de vue historique, est sans nul doute une faute, toute sa génération l'a partagée: c'est par son entière adhésion à l'esprit de son époque que Marie-Antoinette est devenue la femme du XVIIIème siècle
 
Le rococo, cette fleur délicate et raffinée d'une civilisation très ancienne, du siècle des mains fines et oisives, de l'esprit enjoué et précieux, voulait, avant de mourir, s'incarner
 
Aucun roi, aucun homme n'eût pu représenter ce siècle de la femme dans le livre d'images de l'Histoire, seule une femme, une reine en était capable et Marie-Antoinette fut cette reine, la reine du rococo
 
La plus insouciante parmi les insouciantes, la plus dépensière parmi les dissipatrices, la plus gracieuse parmi les élégantes, la plus délibérément coquette parmi les coquettes, elle a exprimé en sa personne, d'une façon inoubliable et avec une précision vraiment documentaire, les mœurs et l'art de vivre du XVIIIème siècle
 
"Il est difficile, dit d'elle Mme de Staël, de mettre plus de grâce et de bonté dans la politesse; elle a même un genre d'affabilité qui ne permet pas d'oublier qu'elle est reine et persuade toujours cependant qu'elle l'oublie"
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