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01 Sep

02 & 03 septembre 1792: Les massacres de Septembre à Paris

Publié par Louis XVI  - Catégories :  #[1789-1793]

  Parmi les monuments qu'on remarquait à Paris à l'époque de la Révolution, il y en eut trois qui jouèrent un grand rôle.

Ce furent le Temple, la prison de l'Abbaye et le couvent des Carmes de la rue de Vaugirard.

Les deux premiers ont entièrement disparu, et quand on veut étudier l'histoire, il faut en quelque sorte reconstruire par la pensée chacune de leurs parties.

Le couvent des Carmes, au contraire, existe encore, à peu de chose près, dans le même état où il se trouvait en 1792, et rien n'est plus curieux que de parcourir ces vieux bâtiments qui eurent à subir tant de phases diverses et qui se virent, tour à tour, monastère, caserne, bal public et prison.

A chaque pas que l'on fait, le sol et les murailles révèlent un passé qui fut tragique entre tous ; l'église, le jardin et l'oratoire connu aujourd'hui sous le nom de CHAPELLE DES MARTYRS font revivre à nos yeux les épouvantables scènes du massacre qui eut lieu le 2 septembre, et où plus de cent ecclésiastiques perdirent la vie en moins d'une heure.

Ici, on retrouve la place où la première victime est tombée; là, on franchit l'allée qui vit périr l'archevêque d'Arles ; plus loin, on gravit les quelques marches au bas desquelles la plupart des prêtres furent massacrés ; partout l'ombre de la mort se dresse devant vous.

Ici, pas une pierre n'a changé de place.

Quand on pénètre dans ce sombre monastère de la rue de Vaugirard que hantent de si terribles fantômes, on retrouve le décor de la tuerie intact et saisissant.

Voici la petite porte où se faisait l'appel des victimes, voici le couloir par lequel on les poussait à la mort ; sur ces dalles ont trébuché leurs pas.

Là, c'est le perron du massacre ; parmi les branches d'une plante grimpante, cette simple inscription : HIC CECIDERUNT (ils tombèrent ici) ; à cette étroite fenêtre apparaît tout à coup, derrière la grille, la face pâle de Maillard criant à ses hommes :  

« Attendez ! ne les tuez pas si vite, on va les juger ! »

Et voilà le sombre corridor où eut lieu ce simulacre de jugement.

Dans le grand jardin, actuellement réduit, où l'on fit la chasse aux soutanes, se trouvait, au fond de l'enclos, une bâtisse fort simple qui servait de chapelle ; beaucoup moururent là, au pied d'une statue de la Vierge qui a été conservée : c'est là qu'après l'événement on réunit les corps ramassés dans les allées

BIBLIOGRAPHIE. — Il existe une bibliographie abondante et généralement médiocre sur les massacres de septembre. Le style larmoyant alterne avec la grandiloquence et les invectives ; les faits en disent plus que tous les développements qui n'ont d'oratoire que l'intention. Les principaux documents se trouvent : Bibi. Nationale, mss. fonds français 6574, fol. 72, 241, 256, nouV. acquis. franç. 2704, fol. 182 sq. A. Sorel, le Couvent des Carmes, in-12, Paris, 1864, donne tout l'essentiel ; — G. Lenôtre, les Massacres de septembre, in-12, Paris, 1907, a réimprimé quelques relations généralement peu accessibles ; — Bridier, Mémoires inédits de l'internonce à Paris (Mgr de Salamon) pendant la Révolution, in-8°, Paris, 1892, important, surtout pour la topographie des lieux ; —Buchez et Roux, Histoire parlementaire de la Révolution française, in-8°, Paris, 1835, t. XVII I, utile ; — L. Sciout, Histoire de  la Constitution civile du clergé,4 vol. in-8°, Paris, 1873-1881,t. III, passionné ; — Barruel, Histoire du clergé de France pendant la Révolution. Collection ecclésiastique, 7 vol., Paris, 1791-1793 ; — A. Sicard, l'Ancien Clergé de France, 3 vol. in-8°, Paris, 1893 ; — H. Taine, Origines de la France contemporaine. La Révolution. L'Anarchie spontanée, in-8°, Paris, 1878 ; — Berriat Saint-Prix, la Justice révolutionnaire, août 1792, prairial an III, d'après des documents originaux, la plupart inédits, in-8°, Paris, 1870 ; — G. Theiner, Documents inédits relatifs aux affaires religieuses de France, 1790-1800, Rome ; — Guillon, les Martyrs de la foi pendant la Révolution française, 4 vol. in-8°, Paris, 1821, oeuvre de parti, utile, mais les erreurs de détail y pullulent ; — abbé Larron, les Confesseurs de la foi dans l'Eglise gallicane à la fin du XVIIIe  siècle ; Pisani, la Maison des Carmes, in-12, Paris. Nous ne pouvons aborder, sous peine d'être infini, les notices particulières dispersées dans les revues et relatives à tel ou tel martyr.C'est ainsi que nous nous trouvons obligé d'admettre bien des documents et de renoncer à notre projet primitif de représenter chaque diocèse par quelque martyr.On voudra donc ne pas trop s'étonner de ne trouver aucune mention des noyades de Nantes (cf. A. Lallié, les Noyades de Nantes dans la Revue de Bretagne et de Vendée, 1877, 1878) et de bien d'autres, cf. L. Audiat, la Terreur en Bourbonnais, in-8°, Paris, 1873 ; — Cattin, Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique des diocèses de Lyon et de Belley, in-8°, Lyon, 1868, avec des récits de MM. Cheuzeville, Terraillon, Duval; —J.-N. Blin, les Martyrs de la Révolution dans le diocèse de Séez, 3 vol. in-8°, Paris, 1876 ; — J. Loridan, la Terreur rouge à Valenciennes, in-8°, Lille, 1909, avec quelques lettres très belles, notamment celle d'un curé de Quarouble, M. Druet, exécuté le 23 octobre 1794 ; — H. Lelièvre, Une nouvelle page du Martyrologe de 1793, d'après un ms. inédit découvert aux archives de l'archevêché de Bordeaux, in-8°, Bordeaux, 1886 ; — A. Foulques de Villaret, Nos Martyrs de la foi, Orléans, 1889 ; — Neret, Martyrs et confesseurs de la foi au diocèse de Meaux, 1792-1799, in-8°, Meaux, 1906 ; — P. Muguet, Recherches sur la persécution religieuse en Saône-et-Loire, 1789-1803, et tant d'autres que nous ne citons pas ici et qui nous eussent facilement fourni la matière de deux ou trois autres volumes.


1. Lorsque le percement de la rue de Rennes obligea de démolir cette chapelle, on conserva pieusement les fragments de dallage et de boiseries qui portaient des traces de sang.

Ces fragments ont trouvé place dans la crypte de l'église des Carmes, où se trouve aussi un modèle en réduction de la chapelle du jardin.

Une fois la royauté renversée, la fureur populaire se tourna surtout contre les prêtres qui n'avaient point voulu prêter serment. Dès le 10 août 1792, l'Assemblée nationale, au plus fort de l'insurrection, avait autorisé Gensonné, son président, à nommer des commissaires chargés d'aller partout inviter le peuple « à prendre lui-même les mesures nécessaires pour que les crimes fussent frappés du glaive de la loi ». De son côté, le conseil général de la commune de Paris lançait le 11 août une proclamation contenant le passage qui suit : « Peuple souverain, suspends ta vengeance, la justice endormie reprendra aujourd'hui ses droits, tous les coupables vont périr sur l'échafaud (2) »

1. Procès-verbaux de l'Assemblée nationale, t. XII, p. 19.

2. Procès-verbaux de la comm. de Paris, séance du 11 août 1792.

3. Ce séminaire appartenait aux Pères de la Mission de la maison de Saint-Lazare ; il était situé rue Saint-Victor, au coin de la rue des Fossés-Saint-Bernard. En 1818, on installa les jeunes aveugles dans une partie des bâtiments, où ils restèrent jusqu'en 1843. Dix ans plus tard, l'ouverture de la rue du Cardinal-Lemoine fit abattre une portion de cet ancien séminaire. Le surplus servit de caserne à la garde de Paris.

 

En même temps, elle transmettait à toutes les sections des instructions nécessaires pour procéder à l'arrestation des nobles et des prêtres et conduire ces derniers soit au séminaire de Saint-Firmin (3), soit à l'Abbaye, soit à l'église des Carmes, qui devait être ainsi transformée en prison.

La section du Luxembourg, dont l'esprit révolutionnaire s'était déjà manifesté d'une façon si violente dans maintes occasions, applaudit à de pareilles mesures, et le zèle qu'elle mit à les exécuter fut d'autant plus grand que dans sa circonscription les maisons religieuses étaient plus nombreuses que partout ailleurs.

Les rigueurs dont les prêtres allaient devenir l'objet étaient connues de tout le monde, et les menaces dirigées contre eux étaient telles que Mahieu, prêtre constitutionnel, désigné comme curé de la paroisse de Saint-Sulpice, écrivit à Petion la lettre suivante :

MONSIEUR

Je crois qu'il est essentiel de vous prévenir que l'on se propose de fondre, demain dimanche, sur tous les prêtres réfractaires qui ont coutume de dire la messe dans les différentes communautés religieuses qui se trouvent dans l'étendue de la paroisse que l'assemblée électorale vient, à votre recommandation, de confier à mes soins ; pour éviter tout malheur, tout scandale, toute effusion de sang humain, ne serait-il pas à propos que vous donnassiez des ordres pour fermer les portes de ces sortes d'églises ? Quoique rien n'échappe à la vigilance de celui que nous pouvons regarder comme le libérateur de la France, je me hasarde à lui faire part de mes vues charitables.

Recevez les nouvelles assurances de ma reconnaissance et de mon respectueux dévouement.

Votre très humble et très obéissant serviteur.

MAHIEU

Curé désigné de la paroisse Saint-Sulpice (1)

 

Ce 11 août, l'an IV de la liberté.

 

 

Cette lettre fut transmise aux administrateurs de police et l'un d'eux mit le 18 août, sur l'original, la note suivante : Cet avis n'a plus d'objet.

En effet, dès le 11, c'est-à-dire le jour même où Mahieu écrivait, une cinquantaine de prêtres furent arrêtés et conduits d'abord au Comité de la section du Luxembourg, au milieu des huées d'un peuple nombreux qui demandait leurs têtes à grands cris. « Arrivés à ce Comité (le séminaire), dit l'un de ces prêtres, on nous fit subir un interrogatoire, et sur la déclaration que nous fîmes que

nous étions prêtres insermentés, on jugea qu'il fallait s'assurer de nos personnes, et après avoir arraché les cannes de ceux d'entre nous qui en avaient, on nous conduisit à dix heures du soir dans l'église des Carmes Déchaux. M. Ceyrat, commissaire de la section, marchait à notre tête ; il avait eu soin de nous placer entre deux gardes bien armés, nous enjoignant de les prendre par le bras. Ce qui ne l'empêchait pas de se tourner souvent, soit pour admirer l'ordre de la marche, soit pour veiller à ce qu'aucun des prisonniers n'échappât à la vigilance des gardes.

« Nous arrivâmes ainsi dans l'église, où M. le commissaire, après avoir fait l'appel des prisonniers, recommanda à la nombreuse garde qu'il nous laissa de veiller soigneusement qu'il n'y eût entre nous aucune communication. »

Ce récit est entièrement confirmé par celui que l'abbé Berthelet de Barbot a fait de sa propre arrestation, récit que nous lirons plus loin.

La rue Cassette, celles de Vaugirard, des Fossoyeurs (1) et des Aveugles (2), qui étaient principalement habitées par des ecclésiastiques, furent l'objet d'une surveillance toute particulière, et les maisons religieuses qui s'y trouvaient eurent à subir les visites les plus minutieuses.

Indépendamment de Mgr Dulau, archevêque d'Arles, MM. de la Rochefoucault, l'un évêque de Beauvais et l'autre évêque de Saintes, furent arrêtés le 11 août, dans l'appartement qu'ils occupaient en commun. Les révolutionnaires

nous étions prêtres insermentés, on jugea qu'il fallait s'assurer de nos personnes, et après avoir arraché les cannes de ceux d'entre nous qui en avaient, on nous conduisit à dix heures du soir dans l'église des Carmes Déchaux. M. Ceyrat, commissaire de la section, marchait à notre tête ; il avait eu soin de nous placer entre deux gardes bien armés, nous enjoignant de les prendre par le bras. Ce qui ne l'empêchait pas de se tourner souvent, soit pour admirer l'ordre de la marche, soit pour veiller à ce qu'aucun des prisonniers n'échappât à la vigilance des gardes.

« Nous arrivâmes ainsi dans l'église, où M. le commissaire, après avoir fait l'appel des prisonniers, recommanda à la nombreuse garde qu'il nous laissa de veiller soigneusement qu'il n'y eût entre nous aucune communication. »

Ce récit est entièrement confirmé par celui que l'abbé Berthelet de Barbot a fait de sa propre arrestation, récit que nous lirons plus loin.

La rue Cassette, celles de Vaugirard, des Fossoyeurs (1) et des Aveugles (2), qui étaient principalement habitées par des ecclésiastiques, furent l'objet d'une surveillance toute particulière, et les maisons religieuses qui s'y trouvaient eurent à subir les visites les plus minutieuses.

Indépendamment de Mgr Dulau, archevêque d'Arles, MM. de la Rochefoucault, l'un évêque de Beauvais et l'autre évêque de Saintes, furent arrêtés le 11 août, dans l'appartement qu'ils occupaient en commun. Les révolutionnaires

semblaient n'en vouloir qu'à Mgr de Beauvais, et par une sorte de générosité qui contrastait singulièrement avec leur attitude, ils allèrent jusqu'à offrir à Mgr de Saintes de le laisser en liberté. « Messieurs, leur répondit le digne prélat, j'ai toujours été uni à mon frère par les liens de la plus tendre amitié. Je le suis encore par mon attachement à la même cause. Puisque son amour pour la religion et son horreur pour le parjure sont tout son crime, je vous supplie de croire que je ne suis pas moins coupable. Il me serait d'ailleurs impossible de voir mon frère conduit en prison et de ne pas aller lui tenir compagnie. Je demande à y être conduit avec lui (1). »

De telles paroles auraient dû sauver des frères aussi dévoués ; elles les perdirent au contraire tous deux : l'un et l'autre furent incarcérés dans l'église des Carmes, où bientôt les rejoignirent plusieurs prêtres, parmi lesquels figurait M. Savine, supérieur de la communauté des clercs de la paroisse Saint-Sulpice (2).

Voici en quels termes un témoin oculaire de l'arrestation de ce dernier en a raconté les péripéties :,

« Depuis l'intrusion de Poiré (3) à Saint-Sulpice, la communauté des clercs cessa entièrement de fréquenter

les offices de la paroisse. Tous les clercs se rendaient à Issy le samedi chez M. Dubourg et revenaient à Paris le lundi matin. Or la journée du 10 août ayant rempli tout Paris d'alarmes, M. Savine, supérieur des clercs, crut qu'il était prudent que tous ses élèves se confessassent la nuit suivante, qui fut celle du 10 au 11. En effet, chacun fit sa confession comme pour se préparer à la mort et être prêt à tout événement.

« Le lendemain matin 11, on vit arriver à la communauté M. Dubourg, déguisé en maître de danse ou en ménétrier, vêtu d'un habit vert si écourté que les manches ne dépassaient guère ses coudes, avec une perruque et un violon sous le bras. M. Dubourg venait d'Issychercher un asile dans cette maison. On lui fit remarquer qu'il n'y serait pas en sûreté, la maison étant si connue, et après qu'il eut déjeuné il partit et alla se cacher près de la Sorbonne.

« En effet, il n'y avait pas un quart d'heure qu'il était sorti lorsqu'à grands coups redoublés de crosses de fusil, on frappe à la porte de la communauté. C'était une bande d'hommes armés de piques, de sabres, de fusils, portant dès lambeaux de vêtements des Suisses massacrés et même des oreilles encore sanglantes de ces braves, qu'ils montraient comme des marques de triomphe. Ils font mettre en ligne le long du mur tous les clercs, qu'ils laissent là pendant que les chefs vont fouiller la maison et visiter les papiers du supérieur. Celui-ci recevait le journal connu alors sous le nom de Ami du Roi ; à chaque fois qu'ils en rencontraient quelque numéro, ils le jetaient dans la cour avec fureur. La visite étant achevée, on saisit M. de Savine, supérieur, M. Boubert, ancien élève de Saint-Nicolas, qui était diacre et directeur de la maison, et un troisième qui était un saint prêtre : celui-ci était d'Abbeville. On prit aussi un nommé de Rest, élève de la communauté, et on

les conduisit aux Carmes, ainsi qu'un élève du séminaire de Saint-Sulpice appelé Letellier, qui était sorti du séminaire depuis peu et demeurait rue Cassette, devant la communauté des clercs (1).»

Après avoir ainsi consacré plusieurs jours à fouiller toutes les maisons de Paris, on songea à en faire autant dans celles de la banlieue. Dès le 15 août, plusieurs bandes armées se rendirent à Issy, et mettant les autorités municipales en demeure de marcher à leur tête, elles envahirent tout d'abord la maison de M. Dubourg, y installèrent en quelque sorte leur quartier général et firent ensuite procéder à la visite de tous les établissements religieux, où nombre d'ecclésiastiques furent arrêtés, ainsi que plusieurs élèves placés sous leur direction.

            « Le 15 (août 1792), dit un de ces derniers, nous nous promenions dans le parc, lorsque nous vîmes arriver des jeunes gens, qui demandaient si un jeune prêtre dont je ne me rappelle pas le nom, n'avait pas- été dire la messe au pensionnat de M. l'abbé Dubourg, mort archevêque de Besançon. Comme nous ignorions ce fait, nous nous empressâmes de les suivre (plusieurs auraient pu se sauver). Arrivés chez M. Dubourg, nous fûmes enfermés dans la salle des récréations ; le prêtre qui avait dit la messe fut violemment injurié ; nous empêchâmes toujours qu'on se portât envers lui aux mauvais traitements dont il était souvent menacé ; quoique jeunes, nous comprenions bien que si nous laissions faire un martyr, nous serions tous égorgés.

            « Nous restâmes dans cette pénible situation jusqu'à huit heures du soir. On amenait à chaque instant les prêtres du village et les vieux prêtres qui occupaient la

maison de retraite sous l'invocation de saint François.

« Je dois rendre justice au maire de cette époque (il était épicier et fournisseur de la maison (1). Il montra la plus grande énergie pour nous faire mettre en liberté ; il voulait répondre de nous tous ; mais il ne put obtenir que la liberté de M. Duclaux.

« Les jeunes gens qui vinrent nous arrêter étant des étudiants de l'Université de Rennes, nous fîmes conversation avec eux; nous les avions calmés ; aussi ils nous protégeaient contre la populace de Paris, qui nous aurait égorgés sans pitié. On nous fit partir à l'entrée de la nuit, au nombre de, quarante plus de la moitié des personnes arrêtées étaient étrangères au séminaire.

            « Arrivés à la Croix-Rouge, notre escorte avait toutes les peines du monde à nous préserver de la fureur du peuple. Prévenue que si elle nous conduisait à l'Hôtel de Ville, comme c'était son projet, nous serions massacrés, elle nous mena à la section la plus voisine, qui se réunissait dans une des salles du séminaire.

            « La section délibéra que nous serions conduits aux Carmes. Noue y arrivâmes à onze heures du soir, entourés d'une immense populace ; au bruit que faisait notre escorte, les prêtres enfermés dans l'église crurent qu'on venait les égorger ; nous les trouvâmes à genoux au pied des autels (2).

«Une heure après notre entrée dans l'église, le commandant qui nous avait fait prendre à Issy vint chercher les élèves et nous amena dans une chambre du couvent, où nous étions gardés à vue (1). Le lendemain à midi, nous fûmes interrogés sur nos études et le genre de vie que nous menions à la solitude. Deux heures après, sept furent mis en liberté. Ceux qui étaient dans les ordres furent ramenés dans l'église avec les autres détenus (2). »

Le lendemain, ce fut le tour de Vaugirard, et c'est encore un ancien élève qui nous fournit les détails de cette perquisition :

« M. Galais, dit-il, n'était pas sans crainte pour sa communauté. Déjà les révolutionnaires de Vaugirard étaient venus deux fois aux Robertins pour demander que les jeunes gens se joignissent à eux pour aller après les ennemis de la nation... M. Galais leur donna deux jeunes gens des plus robustes pour les satisfaire ; mais,

jugeant qu'il ne pourrait conserver plus longtemps la communauté et qu'il était urgent de lui faciliter les moyens de s'évader, il fit venir le tailleur, qui prit mesure à chacun d'eux et leur fit très promptement des habits laïques, en sorte que la veille de l'Assomption ils quittèrent leur costume ordinaire et prirent ce nouvel habit, ainsi que M. Galais lui-même :

« Le jour de l'Assomption, ils allèrent cependant, selon leur usage, assister à une messe basse à la paroisse de Vaugirard, que M. Galais leur disait ce jour-là au grand autel, car ils restaient renfermés chez eux pendant tout le temps des vacances et n'avaient point d'office.

« Le lendemain de l'Assomption, lorsque ces messieurs sortaient de déjeuner et environ vers huit heures et demie, les gardes nationaux de Vaugirard, accompagnés d'une horde de brigands armés de piques, se présentèrent pour les saisir et leur enjoignirent de les suivre. Ils leur permirent de monter à leurs chambres, et les Robertins profitèrent de ce moment pour détruire les lettres qui auraient pu les compromettre. On les conduisit à la mairie de Vaugirard, au nombre de douze en comprenant M. Galais, leur supérieur. La garde nationale se porta aussi à la maison de campagne de la communauté de Laon (1) et y saisit M. Psalmon, M. Hourrier et M. Rousseau, ainsi que quelques élèves qui se trouvaient avec eux pour les vacances dans cette maison. Ces messieurs étaient encore en soutane ; M. Galais et les siens étaient en laïques. M. Nogier, qui était économe, ne se trouvait point alors à Vaugirard. On saisit aussi le supérieur de la communauté des Trente-Trois; mais celui-ci était seul de sa maison.

« Comme les arrestations traînèrent assez en longueur, et qu'il était déjà près de onze heures, M. Galais fit observer aux officiers municipaux ou à ceux qui les avaient saisis que, dans leur maison, on avait préparé à dîner, et que, s'ils le voulaient bien, ils dîneraient avant de partir pour Paris ; ils y consentirent ; on apporta le dîner à la mairie et ils mangèrent debout.

« On se mit ensuite en marche pour Paris en prenant la rue de Sèvres. Ils ne marchaient point au son du tambour comme leurs confrères, qu'on avait conduits d'Issy la veille ; mais ils étaient escortés par la garde nationale, qui était doublée par une ligne de révolutionnaires de fort mauvaise mine, armés de piques, de sabres, et enfin accompagnés et suivis d'une foule de peuple qui, les regardant comme des ennemis de la patrie, n'épargnait ni les vociférations ni les menaces.

« Lorsqu'ils furent arrivés devant la rue du Bac, on tira un coup de fusil qu'ils avaient lieu de regarder comme le signal d'un massacre général ; ils arrivèrent cependant à l'église des Prémontrés (1), où était le comité le plus voisin, et y pénétrèrent par une porte de la rue de Sèvres qui sert aujourd'hui d'entrée à un établissement de bains (2). C'était dans l'église même que le comité tenait ses séances. Là on les fit placer au milieu de la nef, puis on détacha les quatre messieurs de Saint-Sulpice et le supérieur des Trente-Trois, qu'on conduisit dans une pièce au bas de l'église, et on envoya les autres dans le chœur.

« Ils s'assirent dans les stalles et y demeurèrent jusqu'à trois heures et demie du matin, sans qu'on songeât à leur rien donner à manger.

« Cependant deux ou trois heures après leur arrivée aux Prémontrés, on apporta une table couverte d'un tapis vert devant laquelle se placèrent quatre individus chargés de leur interrogatoire. Ils leur firent vider leurs poches à chacun et leur firent diverses questions, de manière que les autres jeunes gens ne pussent entendre les demandes et les réponses. Après les interrogations, l'un de ces quatre commissaires dit à ces messieurs qu'ils seraient conduits aux Carmes. Un autre ajouta : « Vous avez un de vos messieurs qui est dans un bien mauvais cas; son affaire est très grave. » Il parlait de M. Rousseau, sur qui on avait trouvé une lettre du cardinal Maury très hostile à la Révolution.

« Le premier projet de ces messieurs avait été d'envoyer tous les jeunes gens aux Carmes ; mais sur les trois heures et demie de la nuit, on leur signifia l'ordre de se retirer chacun dans leurs familles et de partir dans le terme de trois jours. On les conduisit alors dans une pièce voisine où on leur donna à chacun 50 livres pour leur voyage, en leur disant que cet argent était pris sur une somme de 7.000 liv. qu'on avait trouvée sur M. Ga-lais, leur supérieur. Ensuite ils partirent tous pour les Carmes, accompagnés de la garde nationale qui les environnait, et arrivèrent à l'église à trois heures trois quarts. Là, on ouvrit les portes et on réunit aux autres prisonniers M. Galais, M. Psalmon, MM. Hourrier et Rousseau ainsi que le supérieur des Trente-Trois ; puis la garde nationale reconduisit ces messieurs à Vaugirard. Cette précaution était alors nécessaire, à cause des patrouilles et des sentinelles qu'on rencontrait à chaque pas et qui saisissaient tous ceux qui n'avaient pas le mot du guet. Rentrés chez eux, ils trouvèrent le cuisinier de la maison qui était resté et qui s'empressa de leur préparer à manger ; car ils n'avaient rien pris depuis le dîner de la veille. Ils allèrent ensuite chez le maire de

Vaugirard pour lui demander des passeports. Mais celui-ci, craignant peut-être de se compromettre, leur dit qu'il n'avait point reçu d'ordre pour cela ; quelques-uns se rendirent alors au comité, qui expédia au maire les ordres nécessaires. Le lendemain de leur retour à Vaugirard, on mit les scellés dans leur maison (1). »

Au moyen de ces arrestations, il y eut, en moins de huit jours, environ cent cinquante prisonniers dans l'église des Carmes. Nous verrons plus loin, par le récit de l'abbé Berthelet de Barbot, comment ces malheureux prêtres furent traités pendant les premiers jours de leur captivité.

« Ils éprouvèrent les besoins les plus pressants, ajoute l'abbé Barruel, jusqu'à ce qu'enfin les fidèles eurent la permission de leur porter au moins les objets de première nécessité. Ils avaient passé deux jours et deux nuits sans autre lit qu'une chaise. Plusieurs de ceux qu'on y amenait à chaque heure du jour et de la nuit étaient accablés ou de vieillesse ou d'infirmités ; plusieurs étaient réduits à une indigence qui ne leur laissait pas même de quoi pourvoir à leur nourriture. Leur état frappa un de ces sectionnaires qui, jusqu'alors, avait montré plus de fureur pour leur incarcération. Il fit donner aux gardes la permission de laisser entrer ce qu'on apportait aux prisonniers, en prenant néanmoins toutes les précautions nécessaires pour s'assurer qu'il n'y ait point d'armes. Il fut ensuite lui-même dans les maisons des environs, inviter les âmes charitables à secourir les prêtres prisonniers. Les fidèles n'eurent pas besoin d'être pressés ; ils gémissaient sur le dénuement absolu dans lequel ils savaient qu'étaient ces confesseurs de Jésus-Christ. Ils n'attendaient que le moment de pouvoir les

aider. Aussitôt que cette permission fut accordée, on les vit apporter à l'église des Carmes et des lits et du linge et une abondante nourriture. Des ordres furent donnés à un traiteur de fournir régulièrement à dîner et à souper à ces prêtres (1), à ceux qui n'avaient pas de quoi payer tout comme aux autres, parce qu'on se chargeait de payer pour eux. Une dame qui ne permit jamais de la nommer fournit constamment à la nourriture de vingt prêtres pendant tout le temps de leur captivité. Avec le même zèle, les amis allaient voir leurs amis et les consoler aux heures qui furent assignées pour recevoir les visites, ou plutôt les personnes même qui ne les connaissaient pas allaient voir ces confesseurs de Jésus-Christ pour s'édifier de leur vertu, de la sainte joie qui éclatait sur leur visage. On eût pris le lieu qui les renfermait pour fine véritable catacombe des anciens confesseurs.

« Qu'on se représente une église d'une grandeur très médiocre, et dans tout son contour, sur le pavé de la nef même, sur celui des chapelles, jusque sur le marchepied des autels, des matelas serrés les uns contre les autres. C'était là qu'ils dormaient plus tranquillement que leurs persécuteurs ne le firent jamais sur le duvet ; et lorsque la pensée que peut-être leurs bourreaux arriveraient dans la nuit même se présentait à eux, leur sommeil en était plus doux et plus paisible ; il leur semblait déjà se re-poser, se réveiller dans le sein de leur Dieu et de ses bienheureux. Quand l'aurore venait leur annoncer un nouveau jour, le coeur élevé vers le ciel, ils fléchissaient ensemble les genoux; ils adoraient ce Dieu qui les avait choisis pour lui rendre témoignage ; ils le remerciaient de la force céleste dont il les animait ; la seule grâce qu'ils demandaient encore était de confesser son nom jusqu'à

la fin. On ne leur laissait pas la consolation de célébrer les saints mystères; leur piété y suppléait chaque jour en répétant les prières de la messe, en s'unissant à la même heure à celle que célébrait à Rome le premier des Pontifes.

« Quand l'heure des repas arrivait, c'était un étrange contraste que celui des farouches soldats : les uns occupés à visiter les mets qu'on apportait, fouillant avec leur sabre et le pain et la viande, et jusque dans le bouillon des malades, pour s'assurer qu'il n'y avait ni lettres ni instrument de mort ; les autres rôdant avec leurs piques autour des tables; et nos saints confesseurs riant des précautions que l'on prenait tour les tenir sans armes dans la captivité qui faisait leur gloire et leur bonheur.

« Le médecin civique s'était vu obligé de demander qu'il leur fût permis de se promener dans le jardin pour éviter la maladie contagieuse que pouvaient occasionner tant d'hommes renfermés nuit et jour avec leurs gardes dans un espace si étroit. La promenade fut d'une heure par jour le matin et autant le soir ; tantôt il fut permis de la prendre tous ensemble, tantôt on n'en laissait sortir que la moitié, suivant le caprice des gardes. Ces promenades étaient encore saintes ; les uns, et en grand nombre, aimaient à retrouver dans le fond du jardin une espèce d'oratoire ou de salle abritée dans laquelle se trouvait l'image de la Vierge (1). »

Chaque jour on relevait la garde préposée à la surveillance des prisonniers, et la plupart du temps ces derniers avaient à souffrir les injures et les blasphèmes de cette soldatesque effrénée. Tantôt elle s'en prenait au pape lui-même, le traitant d'Antechrist, de chef de brigands, de scélérat, d'hypocrite, etc.; tantôt elle accablait des railleries

les plus sanglantes ceux qui, par leur naissance ou leur dignité épiscopale, se trouvaient au-dessus des autres détenus. Mgr l'archevêque d'Arles fut surtout l'objet de leurs provocations. Un de ces misérables necraignit point un jour d'aller s'asseoir à côté du vénérable prélat et, après l'avoir abreuvé de sarcasmes amers, il poussa l'impudence jusqu'à lui envoyer des bouffées de tabac en plein visage. A de telles insolences, Mgr l'archevêque d'Arles opposait une pieuse et touchante résignation.

MM. de Saintes et de Beauvais se faisaient également remarquer par une quiétude d'esprit et une patience vraiment évangéliques.

Pendant que s'effectuait ainsi dans l'église même des Carmes cette captivité arbitraire, l'agitation grandissait de plus en plus au dehors. Les clameurs de la populace dans les rues, et les discussions violentes dans les clubs, roulaient principalement sur les prêtres insermentés. Il fallait donc à leur détention un dénouement quelconque. L'Assemblée nationale le comprit ainsi, et le 26 août 1792, elle adopta le décret suivant :

«Tous les ecclésiastiques qui, étant assujettis au serment prescrit par la loi du 26 décembre 1790 et celle du 17 avril 1791, ne l'ont pas prêté ou qui, après l'avoir prêté, l'ont rétracté et ont persisté dans leur rétractation, seront tenus de sortir sous huit jours des limites du district et du département de leur résidence, et dans quinzaine hors du royaume.

«En conséquence, chacun d'eux se présentera devant le directoire du district ou la municipalité de sa résidence pour y déclarer le pays étranger dans lequel il entend se retirer, et il lui sera expédié sur-le-champ un passeport qui contiendra sa déclaration, son signalement, la route qu'il doit tenir et le délai dans lequel il doit être hors du royaume.

« Passé le délai de quinze jours, les ecclésiastiques non assermentés qui n'auraient pas obéi aux dispositions précédentes seront déportés à la Guyane française. Les directoires des districts les feront arrêter et conduire de brigade en brigade aux ports de mer les plus voisins qui leur seront indiqués par le conseil exécutif provisoire. Celui-ci donnera en conséquence des ordres pour faire équiper et approvisionner les vaisseaux nécessaires au transport desdits ecclésiastiques.

«Ceux ainsi transférés et ceux qui sortiront volontairement en exécution du présent décret, n'ayant ni pensions ni revenus, obtiendront chacun trois livres par journée de dix lieues, jusqu'au lieu de leur embarquement ou jusqu'aux frontières du royaume, pour subsister pendant leur route. Ces frais seront supportés par le trésor public et avancés par les caisses de district.

« Tout ecclésiastique qui serait resté dans le royaume après avoir fait la déclaration de sortir et obtenu un passeport ou qui rentrerait après avoir sorti, sera condamné à la peine de détention pendant dix ans.

«Sont exceptés des dispositions précédentes les infirmes dont les infirmités seront constatées par un officier de santé qui sera nommé par le conseil général de la commune ; sont pareillement exceptés les sexagénaires dont l'âge sera aussi dûment constaté.

« Tous les ecclésiastiques qui se trouveront dans le cas des exceptions portées par l'article précédent seront réunis au chef-lieu du département, dans une maison commune dont la municipalité aura l'inspection et la police. »

Ces mesures, si rigoureuses qu'elles puissent paraître, avaient au moins l'avantage de conserver aux ecclésiastiques qui en étaient l'objet l'existence par eux vouée au culte de la vraie religion ; mais ce n'était pas assez aux yeux de ceux qui avaient juré la perte des malheureux détenus.

Déjà le 23 août, suivant la propre déclaration de Petion, une section était venue en députation au conseil de la commune et déclarait formellement que les citoyens, fatigués, indignés des retards que l'on apportait dans les jugements, forceraient les portes des prisons et immoleraient à leur vengeance les coupables qui y étaient renfermés. Cette pétition, conçue dans les termes les plus délirants, n'avait éprouvé aucune censure ; au contraire, elle avait reçu des applaudissements (1).

Le 30 du même mois,le conseil général de la commune arrêtait que les sections seraient chargées d'examiner et de juger sous leur responsabilité les citoyens arrêtés la nuit précédente (2).

Enfin le lendemain 31, Tallien se rendait à l'Assemblée nationale et, au nom d'une députation de la commune, il s'exprimait ainsi :

« Nous avons fait arrêter les conspirateurs et nous les avons mis entre les mains des tribunaux pour leur salut et pour celui de l'État... Nous avons fait arrêter les prêtres perturbateurs ; ils sont enfermés dans une maison particulière et, sous peu de jours, le sol de la liberté sera purgé de leur présence (3).

« Personne, dit M. Michelet, ne doutait des massacres (4). » Robespierre, Tallien, Danton, Fabre d'Églantine et l'abbé Fauchet avaient dès le 31 août usé de leur influence pour obtenir la mise en liberté de détenus auxquels ils s'intéressaient.

Parmi ces détenus se trouvait l'abbé Berardier, ancien principal du collège Louis-le-Grand, où Robespierre avait fait d'excellentes études (5).

Pendant ce temps, on cherchait à entretenir dans le coeur des malheureux prisonniers des illusions trompeuses. Manuel, procureur de la commune, se rendit plusieurs fois auprès d'eux. Il commença par leur dire qu'on avait examiné leurs papiers, que l'on n'avait rien trouvé qui pût les compromettre, et qu'ils seraient bientôt rendus à la liberté (1).

Plus tard, il revint et demanda aux vieillards dans quel endroit, en cas de nécessité, ils désiraient être envoyés en sortant des Carmes. Il fit de grandes phrases, comparant le malheur qui était tombé sur eux à la foudre qui frappe indifféremment l'arbre chargé de fruits et celui qui est stérile (2).

Enfin, on le revit encore le vendredi 31 août. « Il nous déclara, dit l'abbé Berthelet, que les Prussiens étaient en Champagne : que le peuple de Paris se levait en masse et envoyait toute sa jeunesse pour les combattre ; que l'on ne voulait point laisser d'ennemis derrière soi, et que nous devions, pour notre propre sûreté et pour obéir au décret de déportation, nous préparer à sortir de

France. Sur une observation de l'un de nous, il répondit que l'on nous accorderait quelques heures pour prendre dans nos maisons les choses dont nous aurions besoin pour le voyage ; et le soir même, vers minuit, un commissaire accompagné de gendarmes nous lut le décret sur la déportation et le laissa affiché dans le sanctuaire. Dès le lendemain, nous nous hâtâmes de recueillir le plus d'argent qu'il nous fut possible pour des voyages dont nous ne connaissions ni le terme ni la durée. Nous étions alors environ cent soixante (1). »

Le lendemain se passa sans incident grave ; mais chacun commençait, aux Carmes, à avoir conscience du sort qui l'attendait. Dans la soirée, M. Letourneur, grâce à la protection du perruquier de la maison, qui était devenu commissaire, se rendit auprès de M. de Savine et rapporta aux ecclésiastiques de sa connaissance les nouvelles qu'on faisait courir dans Paris sur leur déportation. «Non, mon enfant, lui répondit M. Tessier, nous ne sortirons pas d'ici (2) ! »

« Bientôt tout le monde se confessa, puis on agita la question de savoir si, dans le cas où cela conduirait à la liberté, on devait offrir de prêter serment ou accepter ce serment s'il était proposé. Il fut décidé, à une grande-majorité, qu'il fallait persister dans le refus qu'on avait

fait (3). »

«Une heure après notre entrée dans l'église, le commandant qui nous avait fait prendre à Issy vint chercher les élèves et nous amena dans une chambre du couvent, où nous étions gardés à vue (1). Le lendemain à midi, nous fûmes interrogés sur nos études et le genre de vie que nous menions à la solitude. Deux heures après, sept furent mis en liberté. Ceux qui étaient dans les ordres furent ramenés dans l'église avec les autres détenus (2). »

Le lendemain, ce fut le tour de Vaugirard, et c'est encore un ancien élève qui nous fournit les détails de cette perquisition :

« M. Galais, dit-il, n'était pas sans crainte pour sa communauté. Déjà les révolutionnaires de Vaugirard étaient venus deux fois aux Robertins pour demander que les jeunes gens se joignissent à eux pour aller après les ennemis de la nation... M. Galais leur donna deux jeunes gens des plus robustes pour les satisfaire ; mais,

jugeant qu'il ne pourrait conserver plus longtemps la communauté et qu'il était urgent de lui faciliter les moyens de s'évader, il fit venir le tailleur, qui prit mesure à chacun d'eux et leur fit très promptement des habits laïques, en sorte que la veille de l'Assomption ils quittèrent leur costume ordinaire et prirent ce nouvel habit, ainsi que M. Galais lui-même :

« Le jour de l'Assomption, ils allèrent cependant, selon leur usage, assister à une messe basse à la paroisse de Vaugirard, que M. Galais leur disait ce jour-là au grand autel, car ils restaient renfermés chez eux pendant tout le temps des vacances et n'avaient point d'office.

« Le lendemain de l'Assomption, lorsque ces messieurs sortaient de déjeuner et environ vers huit heures et demie, les gardes nationaux de Vaugirard, accompagnés d'une horde de brigands armés de piques, se présentèrent pour les saisir et leur enjoignirent de les suivre. Ils leur permirent de monter à leurs chambres, et les Robertins profitèrent de ce moment pour détruire les lettres qui auraient pu les compromettre. On les conduisit à la mairie de Vaugirard, au nombre de douze en comprenant M. Galais, leur supérieur. La garde nationale se porta aussi à la maison de campagne de la communauté de Laon (1) et y saisit M. Psalmon, M. Hourrier et M. Rousseau, ainsi que quelques élèves qui se trouvaient avec eux pour les vacances dans cette maison. Ces messieurs étaient encore en soutane ; M. Galais et les siens étaient en laïques. M. Nogier, qui était économe, ne se trouvait point alors à Vaugirard. On saisit aussi le supérieur de la communauté des Trente-Trois; mais celui-ci était seul de sa maison.

« Comme les arrestations traînèrent assez en longueur, et qu'il était déjà près de onze heures, M. Galais fit observer aux officiers municipaux ou à ceux qui les avaient saisis que, dans leur maison, on avait préparé à dîner, et que, s'ils le voulaient bien, ils dîneraient avant de partir pour Paris ; ils y consentirent ; on apporta le dîner à la mairie et ils mangèrent debout.

« On se mit ensuite en marche pour Paris en prenant la rue de Sèvres. Ils ne marchaient point au son du tambour comme leurs confrères, qu'on avait conduits d'Issy la veille ; mais ils étaient escortés par la garde nationale, qui était doublée par une ligne de révolutionnaires de fort mauvaise mine, armés de piques, de sabres, et enfin accompagnés et suivis d'une foule de peuple qui, les regardant comme des ennemis de la patrie, n'épargnait ni les vociférations ni les menaces.

« Lorsqu'ils furent arrivés devant la rue du Bac, on tira un coup de fusil qu'ils avaient lieu de regarder comme le signal d'un massacre général ; ils arrivèrent cependant à l'église des Prémontrés (1), où était le comité le plus voisin, et y pénétrèrent par une porte de la rue de Sèvres qui sert aujourd'hui d'entrée à un établissement de bains (2). C'était dans l'église même que le comité tenait ses séances. Là on les fit placer au milieu de la nef, puis on détacha les quatre messieurs de Saint-Sulpice et le supérieur des Trente-Trois, qu'on conduisit dans une pièce au bas de l'église, et on envoya les autres dans le chœur.

« Ils s'assirent dans les stalles et y demeurèrent jusqu'à trois heures et demie du matin, sans qu'on songeât à leur rien donner à manger.

« Cependant deux ou trois heures après leur arrivée aux Prémontrés, on apporta une table couverte d'un tapis vert devant laquelle se placèrent quatre individus chargés de leur interrogatoire. Ils leur firent vider leurs poches à chacun et leur firent diverses questions, de manière que les autres jeunes gens ne pussent entendre les demandes et les réponses. Après les interrogations, l'un de ces quatre commissaires dit à ces messieurs qu'ils seraient conduits aux Carmes. Un autre ajouta : « Vous avez un de vos messieurs qui est dans un bien mauvais cas; son affaire est très grave. » Il parlait de M. Rousseau, sur qui on avait trouvé une lettre du cardinal Maury très hostile à la Révolution.

« Le premier projet de ces messieurs avait été d'envoyer tous les jeunes gens aux Carmes ; mais sur les trois heures et demie de la nuit, on leur signifia l'ordre de se retirer chacun dans leurs familles et de partir dans le terme de trois jours. On les conduisit alors dans une pièce voisine où on leur donna à chacun 50 livres pour leur voyage, en leur disant que cet argent était pris sur une somme de 7.000 liv. qu'on avait trouvée sur M. Ga-lais, leur supérieur. Ensuite ils partirent tous pour les Carmes, accompagnés de la garde nationale qui les environnait, et arrivèrent à l'église à trois heures trois quarts. Là, on ouvrit les portes et on réunit aux autres prisonniers M. Galais, M. Psalmon, MM. Hourrier et Rousseau ainsi que le supérieur des Trente-Trois ; puis la garde nationale reconduisit ces messieurs à Vaugirard. Cette précaution était alors nécessaire, à cause des patrouilles et des sentinelles qu'on rencontrait à chaque pas et qui saisissaient tous ceux qui n'avaient pas le mot du guet. Rentrés chez eux, ils trouvèrent le cuisinier de la maison qui était resté et qui s'empressa de leur préparer à manger ; car ils n'avaient rien pris depuis le dîner de la veille. Ils allèrent ensuite chez le maire de

Vaugirard pour lui demander des passeports. Mais celui-ci, craignant peut-être de se compromettre, leur dit qu'il n'avait point reçu d'ordre pour cela ; quelques-uns se rendirent alors au comité, qui expédia au maire les ordres nécessaires. Le lendemain de leur retour à Vaugirard, on mit les scellés dans leur maison (1). »

Au moyen de ces arrestations, il y eut, en moins de huit jours, environ cent cinquante prisonniers dans l'église des Carmes. Nous verrons plus loin, par le récit de l'abbé Berthelet de Barbot, comment ces malheureux prêtres furent traités pendant les premiers jours de leur captivité.

« Ils éprouvèrent les besoins les plus pressants, ajoute l'abbé Barruel, jusqu'à ce qu'enfin les fidèles eurent la permission de leur porter au moins les objets de première nécessité. Ils avaient passé deux jours et deux nuits sans autre lit qu'une chaise. Plusieurs de ceux qu'on y amenait à chaque heure du jour et de la nuit étaient accablés ou de vieillesse ou d'infirmités ; plusieurs étaient réduits à une indigence qui ne leur laissait pas même de quoi pourvoir à leur nourriture. Leur état frappa un de ces sectionnaires qui, jusqu'alors, avait montré plus de fureur pour leur incarcération. Il fit donner aux gardes la permission de laisser entrer ce qu'on apportait aux prisonniers, en prenant néanmoins toutes les précautions nécessaires pour s'assurer qu'il n'y ait point d'armes. Il fut ensuite lui-même dans les maisons des environs, inviter les âmes charitables à secourir les prêtres prisonniers. Les fidèles n'eurent pas besoin d'être pressés ; ils gémissaient sur le dénuement absolu dans lequel ils savaient qu'étaient ces confesseurs de Jésus-Christ. Ils n'attendaient que le moment de pouvoir les

aider. Aussitôt que cette permission fut accordée, on les vit apporter à l'église des Carmes et des lits et du linge et une abondante nourriture. Des ordres furent donnés à un traiteur de fournir régulièrement à dîner et à souper à ces prêtres (1), à ceux qui n'avaient pas de quoi payer tout comme aux autres, parce qu'on se chargeait de payer pour eux. Une dame qui ne permit jamais de la nommer fournit constamment à la nourriture de vingt prêtres pendant tout le temps de leur captivité. Avec le même zèle, les amis allaient voir leurs amis et les consoler aux heures qui furent assignées pour recevoir les visites, ou plutôt les personnes même qui ne les connaissaient pas allaient voir ces confesseurs de Jésus-Christ pour s'édifier de leur vertu, de la sainte joie qui éclatait sur leur visage. On eût pris le lieu qui les renfermait pour fine véritable catacombe des anciens confesseurs.

« Qu'on se représente une église d'une grandeur très médiocre, et dans tout son contour, sur le pavé de la nef même, sur celui des chapelles, jusque sur le marchepied des autels, des matelas serrés les uns contre les autres. C'était là qu'ils dormaient plus tranquillement que leurs persécuteurs ne le firent jamais sur le duvet ; et lorsque la pensée que peut-être leurs bourreaux arriveraient dans la nuit même se présentait à eux, leur sommeil en était plus doux et plus paisible ; il leur semblait déjà se re-poser, se réveiller dans le sein de leur Dieu et de ses bienheureux. Quand l'aurore venait leur annoncer un nouveau jour, le coeur élevé vers le ciel, ils fléchissaient ensemble les genoux; ils adoraient ce Dieu qui les avait choisis pour lui rendre témoignage ; ils le remerciaient de la force céleste dont il les animait ; la seule grâce qu'ils demandaient encore était de confesser son nom jusqu'à

la fin. On ne leur laissait pas la consolation de célébrer les saints mystères; leur piété y suppléait chaque jour en répétant les prières de la messe, en s'unissant à la même heure à celle que célébrait à Rome le premier des Pontifes.

« Quand l'heure des repas arrivait, c'était un étrange contraste que celui des farouches soldats : les uns occupés à visiter les mets qu'on apportait, fouillant avec leur sabre et le pain et la viande, et jusque dans le bouillon des malades, pour s'assurer qu'il n'y avait ni lettres ni instrument de mort ; les autres rôdant avec leurs piques autour des tables; et nos saints confesseurs riant des précautions que l'on prenait tour les tenir sans armes dans la captivité qui faisait leur gloire et leur bonheur.

« Le médecin civique s'était vu obligé de demander qu'il leur fût permis de se promener dans le jardin pour éviter la maladie contagieuse que pouvaient occasionner tant d'hommes renfermés nuit et jour avec leurs gardes dans un espace si étroit. La promenade fut d'une heure par jour le matin et autant le soir ; tantôt il fut permis de la prendre tous ensemble, tantôt on n'en laissait sortir que la moitié, suivant le caprice des gardes. Ces promenades étaient encore saintes ; les uns, et en grand nombre, aimaient à retrouver dans le fond du jardin une espèce d'oratoire ou de salle abritée dans laquelle se trouvait l'image de la Vierge (1). »

Chaque jour on relevait la garde préposée à la surveillance des prisonniers, et la plupart du temps ces derniers avaient à souffrir les injures et les blasphèmes de cette soldatesque effrénée. Tantôt elle s'en prenait au pape lui-même, le traitant d'Antechrist, de chef de brigands, de scélérat, d'hypocrite, etc.; tantôt elle accablait des railleries

les plus sanglantes ceux qui, par leur naissance ou leur dignité épiscopale, se trouvaient au-dessus des autres détenus. Mgr l'archevêque d'Arles fut surtout l'objet de leurs provocations. Un de ces misérables necraignit point un jour d'aller s'asseoir à côté du vénérable prélat et, après l'avoir abreuvé de sarcasmes amers, il poussa l'impudence jusqu'à lui envoyer des bouffées de tabac en plein visage. A de telles insolences, Mgr l'archevêque d'Arles opposait une pieuse et touchante résignation.

MM. de Saintes et de Beauvais se faisaient également remarquer par une quiétude d'esprit et une patience vraiment évangéliques.

Pendant que s'effectuait ainsi dans l'église même des Carmes cette captivité arbitraire, l'agitation grandissait de plus en plus au dehors. Les clameurs de la populace dans les rues, et les discussions violentes dans les clubs, roulaient principalement sur les prêtres insermentés. Il fallait donc à leur détention un dénouement quelconque. L'Assemblée nationale le comprit ainsi, et le 26 août 1792, elle adopta le décret suivant :

«Tous les ecclésiastiques qui, étant assujettis au serment prescrit par la loi du 26 décembre 1790 et celle du 17 avril 1791, ne l'ont pas prêté ou qui, après l'avoir prêté, l'ont rétracté et ont persisté dans leur rétractation, seront tenus de sortir sous huit jours des limites du district et du département de leur résidence, et dans quinzaine hors du royaume.

«En conséquence, chacun d'eux se présentera devant le directoire du district ou la municipalité de sa résidence pour y déclarer le pays étranger dans lequel il entend se retirer, et il lui sera expédié sur-le-champ un passeport qui contiendra sa déclaration, son signalement, la route qu'il doit tenir et le délai dans lequel il doit être hors du royaume.

« Passé le délai de quinze jours, les ecclésiastiques non assermentés qui n'auraient pas obéi aux dispositions précédentes seront déportés à la Guyane française. Les directoires des districts les feront arrêter et conduire de brigade en brigade aux ports de mer les plus voisins qui leur seront indiqués par le conseil exécutif provisoire. Celui-ci donnera en conséquence des ordres pour faire équiper et approvisionner les vaisseaux nécessaires au transport desdits ecclésiastiques.

«Ceux ainsi transférés et ceux qui sortiront volontairement en exécution du présent décret, n'ayant ni pensions ni revenus, obtiendront chacun trois livres par journée de dix lieues, jusqu'au lieu de leur embarquement ou jusqu'aux frontières du royaume, pour subsister pendant leur route. Ces frais seront supportés par le trésor public et avancés par les caisses de district.

« Tout ecclésiastique qui serait resté dans le royaume après avoir fait la déclaration de sortir et obtenu un passeport ou qui rentrerait après avoir sorti, sera condamné à la peine de détention pendant dix ans.

«Sont exceptés des dispositions précédentes les infirmes dont les infirmités seront constatées par un officier de santé qui sera nommé par le conseil général de la commune ; sont pareillement exceptés les sexagénaires dont l'âge sera aussi dûment constaté.

« Tous les ecclésiastiques qui se trouveront dans le cas des exceptions portées par l'article précédent seront réunis au chef-lieu du département, dans une maison commune dont la municipalité aura l'inspection et la police. »

Ces mesures, si rigoureuses qu'elles puissent paraître, avaient au moins l'avantage de conserver aux ecclésiastiques qui en étaient l'objet l'existence par eux vouée au culte de la vraie religion ; mais ce n'était pas assez aux yeux de ceux qui avaient juré la perte des malheureux détenus.

Déjà le 23 août, suivant la propre déclaration de Petion, une section était venue en députation au conseil de la commune et déclarait formellement que les citoyens, fatigués, indignés des retards que l'on apportait dans les jugements, forceraient les portes des prisons et immoleraient à leur vengeance les coupables qui y étaient renfermés. Cette pétition, conçue dans les termes les plus délirants, n'avait éprouvé aucune censure ; au contraire, elle avait reçu des applaudissements (1).

Le 30 du même mois,le conseil général de la commune arrêtait que les sections seraient chargées d'examiner et de juger sous leur responsabilité les citoyens arrêtés la nuit précédente (2).

Enfin le lendemain 31, Tallien se rendait à l'Assemblée nationale et, au nom d'une députation de la commune, il s'exprimait ainsi :

« Nous avons fait arrêter les conspirateurs et nous les avons mis entre les mains des tribunaux pour leur salut et pour celui de l'État... Nous avons fait arrêter les prêtres perturbateurs ; ils sont enfermés dans une maison particulière et, sous peu de jours, le sol de la liberté sera purgé de leur présence (3).

« Personne, dit M. Michelet, ne doutait des massacres (4). » Robespierre, Tallien, Danton, Fabre d'Églantine et l'abbé Fauchet avaient dès le 31 août usé de leur influence pour obtenir la mise en liberté de détenus auxquels ils s'intéressaient.

Parmi ces détenus se trouvait l'abbé Berardier, ancien principal du collège Louis-le-Grand, où Robespierre avait fait d'excellentes études (5).

Pendant ce temps, on cherchait à entretenir dans le coeur des malheureux prisonniers des illusions trompeuses. Manuel, procureur de la commune, se rendit plusieurs fois auprès d'eux. Il commença par leur dire qu'on avait examiné leurs papiers, que l'on n'avait rien trouvé qui pût les compromettre, et qu'ils seraient bientôt rendus à la liberté (1).

Plus tard, il revint et demanda aux vieillards dans quel endroit, en cas de nécessité, ils désiraient être envoyés en sortant des Carmes. Il fit de grandes phrases, comparant le malheur qui était tombé sur eux à la foudre qui frappe indifféremment l'arbre chargé de fruits et celui qui est stérile (2).

Enfin, on le revit encore le vendredi 31 août. « Il nous déclara, dit l'abbé Berthelet, que les Prussiens étaient en Champagne : que le peuple de Paris se levait en masse et envoyait toute sa jeunesse pour les combattre ; que l'on ne voulait point laisser d'ennemis derrière soi, et que nous devions, pour notre propre sûreté et pour obéir au décret de déportation, nous préparer à sortir de

France. Sur une observation de l'un de nous, il répondit que l'on nous accorderait quelques heures pour prendre dans nos maisons les choses dont nous aurions besoin pour le voyage ; et le soir même, vers minuit, un commissaire accompagné de gendarmes nous lut le décret sur la déportation et le laissa affiché dans le sanctuaire. Dès le lendemain, nous nous hâtâmes de recueillir le plus d'argent qu'il nous fut possible pour des voyages dont nous ne connaissions ni le terme ni la durée. Nous étions alors environ cent soixante (1). »

Le lendemain se passa sans incident grave ; mais chacun commençait, aux Carmes, à avoir conscience du sort qui l'attendait. Dans la soirée, M. Letourneur, grâce à la protection du perruquier de la maison, qui était devenu commissaire, se rendit auprès de M. de Savine et rapporta aux ecclésiastiques de sa connaissance les nouvelles qu'on faisait courir dans Paris sur leur déportation. «Non, mon enfant, lui répondit M. Tessier, nous ne sortirons pas d'ici (2) ! »

« Bientôt tout le monde se confessa, puis on agita la question de savoir si, dans le cas où cela conduirait à la liberté, on devait offrir de prêter serment ou accepter ce serment s'il était proposé. Il fut décidé, à une grande-majorité, qu'il fallait persister dans le refus qu'on avait

fait (3). »

Déjà le 23 août, suivant la propre déclaration de Petion, une section était venue en députation au conseil de la commune et déclarait formellement que les citoyens, fatigués, indignés des retards que l'on apportait dans les jugements, forceraient les portes des prisons et immoleraient à leur vengeance les coupables qui y étaient renfermés. Cette pétition, conçue dans les termes les plus délirants, n'avait éprouvé aucune censure ; au contraire, elle avait reçu des applaudissements (1).

Le 30 du même mois,le conseil général de la commune arrêtait que les sections seraient chargées d'examiner et de juger sous leur responsabilité les citoyens arrêtés la nuit précédente (2).

Enfin le lendemain 31, Tallien se rendait à l'Assemblée nationale et, au nom d'une députation de la commune, il s'exprimait ainsi :

« Nous avons fait arrêter les conspirateurs et nous les avons mis entre les mains des tribunaux pour leur salut et pour celui de l'État... Nous avons fait arrêter les prêtres perturbateurs ; ils sont enfermés dans une maison particulière et, sous peu de jours, le sol de la liberté sera purgé de leur présence (3).

« Personne, dit M. Michelet, ne doutait des massacres (4). » Robespierre, Tallien, Danton, Fabre d'Églantine et l'abbé Fauchet avaient dès le 31 août usé de leur influence pour obtenir la mise en liberté de détenus auxquels ils s'intéressaient.

Parmi ces détenus se trouvait l'abbé Berardier, ancien principal du collège Louis-le-Grand, où Robespierre avait fait d'excellentes études (5).

Pendant ce temps, on cherchait à entretenir dans le coeur des malheureux prisonniers des illusions trompeuses. Manuel, procureur de la commune, se rendit plusieurs fois auprès d'eux. Il commença par leur dire qu'on avait examiné leurs papiers, que l'on n'avait rien trouvé qui pût les compromettre, et qu'ils seraient bientôt rendus à la liberté (1).

Plus tard, il revint et demanda aux vieillards dans quel endroit, en cas de nécessité, ils désiraient être envoyés en sortant des Carmes. Il fit de grandes phrases, comparant le malheur qui était tombé sur eux à la foudre qui frappe indifféremment l'arbre chargé de fruits et celui qui est stérile (2).

Enfin, on le revit encore le vendredi 31 août. « Il nous déclara, dit l'abbé Berthelet, que les Prussiens étaient en Champagne : que le peuple de Paris se levait en masse et envoyait toute sa jeunesse pour les combattre ; que l'on ne voulait point laisser d'ennemis derrière soi, et que nous devions, pour notre propre sûreté et pour obéir au décret de déportation, nous préparer à sortir de

France. Sur une observation de l'un de nous, il répondit que l'on nous accorderait quelques heures pour prendre dans nos maisons les choses dont nous aurions besoin pour le voyage ; et le soir même, vers minuit, un commissaire accompagné de gendarmes nous lut le décret sur la déportation et le laissa affiché dans le sanctuaire. Dès le lendemain, nous nous hâtâmes de recueillir le plus d'argent qu'il nous fut possible pour des voyages dont nous ne connaissions ni le terme ni la durée. Nous étions alors environ cent soixante (1). »

Le lendemain se passa sans incident grave ; mais chacun commençait, aux Carmes, à avoir conscience du sort qui l'attendait. Dans la soirée, M. Letourneur, grâce à la protection du perruquier de la maison, qui était devenu commissaire, se rendit auprès de M. de Savine et rapporta aux ecclésiastiques de sa connaissance les nouvelles qu'on faisait courir dans Paris sur leur déportation. «Non, mon enfant, lui répondit M. Tessier, nous ne sortirons pas d'ici (2) ! »

« Bientôt tout le monde se confessa, puis on agita la question de savoir si, dans le cas où cela conduirait à la liberté, on devait offrir de prêter serment ou accepter ce serment s'il était proposé. Il fut décidé, à une grande-majorité, qu'il fallait persister dans le refus qu'on avait

fait (3). »

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