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02 Sep

03 septembre 1792: Jean-Baptiste Cléry raconte

Publié par Louis XVI  - Catégories :  #Journal de Cléry

Le trois septembre en habillant le Roi, Sa Majesté me demanda si j'avois appris des nouvelles de M. Huë, et si je savois quelque chose des mouvemens de Paris.

 

Je répondis que pendant la nuit j'avois entendu dire par un Municipal, que le peuple se portoit aux prisons, que j'allois chercher à me procurer d'autres renseignemens.

 

"Prenez garde de vous compromettre, me dit le Roi, car alors nous resterions seuls, et je crains que leur intention ne soit de mettre près de nous des étrangers »


A onze heures du matin, le Roi étant réuni avec sa famille dans la chambre de la Reine, un Municipal me dit de monterdans celle du Roi où je trouvai Manuel et quelques membres de la Commune.  

 

Manuel me demanda ce que disoit le Roi de l'enlèvement de M. Huë:

 

je lui répondis que Sa Majesté en étoit inquiète »

 

Il  ne lui arrivera rien, me dit-il, mais je suis chargé d'informer le Roi qu'il ne retiendra plus, et que le Conseil le remplacera: vous pouvez l'en prévenir »

 

Je le priai de m'en dispenser, et j'ajoutai que le Roi désiroit le voir relativement à plusieurs objets dont la famille royale avoit le plus grand besoin.  

 

Manuel se détermina avec peine à descendre dans la chambre où étoit Sa Majesté; il lui fit part de l'arrêté du conseil de la Commune qui concernoit M. Huë, et la prévint qu'on enverroit une autre personne.

 

 

"Je vous remercie, répondit le Roi, je me servirai du valet de chambre de mon fils, et si le Conseil s'y refuse, je me servirai moi-même; j'y suis résolu »

 

Le Roi lui parla ensuite des besoins de sa famille qui manquioit de linge et d'autres vêtemens.  

 

Manuel dit qu'il alloit en rendre compte au Conseil, et se retira.

 

Je lui demandai en le reconduisant si lafermentation continuoit: il me fît craindre par ses réponses, que le peuple ne se portât au Temple.

 

" Vous vous êtes chargé d'un service difficile, ajouta-t-il, je vous exhorte au courage »


A une heure le Roi et sa famille témoignèrent le désir de se promener; on s'y refusa.

 

Pendant le dîner on entendit le bruit des tambours, et bientôt les cris de la populace.

 

La famille royale sortit de table avec inquiétude et se réunit dans la chambre de la Reine.

 

 

Je descendis pour dîner avec Tison et sa femme employés au service de la Tour.


Nous étions à peine assis qu'une tête au bout d'uno pique fut présentée à la croisée.

 

La femme de Tison jeta un grand cri; les assassins crurent avoir reconnu la voix de la Reine, et nous entendimes le rire effréné de ces barbares.

 

Dans l'idée que Sa Majesté étoit encore à table, ils avoient placé la victime de manière qu'elle ne pût échapper à ses regards : c'étoit la tête de madame la princesse de Lamballe; quoique sanglante, elle n'étoit point défigurée: ses cheveux blonds encore bouclés flottoient autour de la pique.

 

Je courus aussitôt vers le Roi.

 

La terreur avoit tellement altéré mon visage, que la Reine s'en aperçut; il étoit important de lui en cacher la cause: je voulois seulement avertir le Roi ou madame Elizabeth, mais les deux Municipaux étoient présens.

 

" Pourquoi n'allez-vous pas dîner » me dit la Reine?


— "Madame, lui répondis-je, je suis indisposé »

 

Dans ce moment un Municipal entra dans la Tour, et vint parler avec mystère à ses collègues.

 

Le Roi leur demanda si sa famille étoit en sureté

 

" On fait courir le bruit, répondirent-ils, que Vous et votre famille n'êtes plus dans la Tour: on demande que vous paraissiez à la croisée, mais nous ne le souffrirons point; le peuple doit montrer plus de confiance à ses magistrats »


Cependant les cris du dehors augmentaient: on entendit très-distinctement des injures adressées à la Reine.

 

Un autre Municipal survint, suivi de quatre hommes députés par le peuple, pour s'assurer si la famille royale étoit dans la Tour.

 

 

L'un d'eux en habit de garde national, portant deux épaulettes et armé d'un grand sabreinsista pour que les prisonniers se montras sent à la fenêtre: les Municipaux s'y opposèrent.

 

Cet homme dit à la Reine du ton le plus grossier:

 

" On veut vous cacher la tête de la Lamballe que l'on vous apportoit, pour vous faire voir comment le peuple se venge de ses tyrans; je vous conseille de paroître, si vous ne voulez pas que le peuple monte ici "

 

A cette menace la Reine tomba évanouie; je volai à son secours, madame Elizabeth m'aida à la placer sur un fauteuil: ses enfans fondoient en larmes et cherchoient par leurs caresses à la ranimer.

 

Cet homme ne s'éloignoit point; le Roi lui dit avec fermeté:

 

" Nous nous attendons à tout, Monsieur; mais vous auriez pu vous dispenser d'apprendre à la Reine ce malheur affreux "

 

Il sortit alors avec ses camarades, leur but étoit rempli.


La Reine revenue à elle mêla ses larmes à celles de ses enfans, et passa avec la famille royale dans la chambre de madame Elizabeth, d'où l'on entendoit moins les clameurs du peuple.

 

Je restai un instant dans la chambre de la Reine, et regardant par la fenêtre, à travers les stores, je vis une seconde fois la tête de madame la princesse de Lamballe; celui qui la portoit étoit monté sur les décombres des maisons que l'on abattoit pour isoler la Tour; un autre à côté de lui tenoit au bout d'un sabre le coeur tout sanglant de cette infortunée princesse.

 

Ils voulurent forcer la porte de la Tour, un Municipal nommé Daujon les harangua, et j'entendis très-distinctement qu'il leur disoit:

 

" La tête d'Antoinette ne vous appartient pas, les Départemens y ont des droits; la France a confié la garde de ces grands coupables à la ville de Paris: c'est à vous de nous aider à les garder, jusqu'à  ce que la justice nationale venge le peuple "

 

Ce ne fut qu'après une heure de résistance qu'il parvint à les faire éloigner.


Le soir de la même journée, un des Commissaires me dit que la populace avoit tenté de pénétrer avec la députation, et de porter dans la Tour le corps nu et sanglant de la princesse de Lamballe, qui avoit été traîné depuis la prison de la Force jusqu'au Temple; que desMunicipaux après avoir lutté contre cette populace, lui avoient opposé pour barrière un ruban tricolor attaché en travers de la principale porte d'entrée; qu'ils avoient inutilement réclamé du secours de la Commune de Paris, du général Santerre et de l'Assemblée Nationale, pour arrêter des projets qu'on ne dissimuloit pas; et que pendant six heures, il avoit été incertain si la famille royale ne seroit pas massacrée.

 

 

En effet la faction n'étoit pas encore toute-puissante: les chefs, quoique d'accord sur le régicide, ne l'étoient pas sur les moyens de l'exécuter, et l'Assemblée désiroit peut-être que d'autres mains que les siennes fussent l'instrument des conspirateurs.

 

Une circonstance assez remarquable, c'est qu'après son récit, le Municipal me fit payer quaranle-cinq sous qu'avoit coûté le ruban aux trois couleurs.


A huit heures du soir, tout étoit calme aux environs de la Tour, mais la même tranquillité étoit loin de régner dans Paris où les massacres continuèrent pendant quatre ou cinq jours.

 

J'eus occasion, en déshabillant le Roi, de lui faire part des mouvemens que j'avois vus, et des détails quej'avois appris.

 

Il me demanda quels étaient ceux des municipaux qui avoient montré le plus de fermeté pour défendre les jours de sa famille; je lui citai Daujon qui avoit arrêté l'impétuosité du peuple, quoiqu'il ne fût rien moins que porté pour Sa Majesté

 

Ce municipal ne revint à la Tour que quatre mois après ; le Roi se souvenant de sa conduite, le remercia.


Les scènes d'horreur dont je viens de parler ayant été suivies de quelque tranquillité, la famille royale continua le genre de vie uniforme qu'elle avoit adopté à son entrée au Temple.

 

Pour qu'on en suive plus facilement les détails, je crois devoir placer ici une description de la petite tour, où le Roi étoit alors renfermé.


Elle étoit adossée à la grande tour, sans communication intérieure, et formoit un carré long flanqué de deux tourelles; dans une de ces tourelles étoit un petit escalier qui partoit du premier étage et conduisoit à une galerie sur la plate-forme; dans l'autre étoient des cabinets qui correspondoient à chaque étage de la Tour.


Le corps de bâtiment avoit quatre étages.

 

Le premier étoit composé d'une antichambre, d'une salle à manger et d'un cabinet pris dans la tourelle, où se trouvoit une bibliothèque de douze à quinze cents volumes.


Le second étage étoit divisé à-peu-près de la même manière.

 

La plus grande pièce servoit de chambre à coucher à la Reine et à monsieur le Dauphin ; la seconde séparée de la première par une petite antichambre fort obscure, étoit occupée par madame Royale et madame Elizabeth.

 

Il falloit traverser cette chambre pour entrer dans le cabinet pris dans la tourelle, et ce cabinet qui servoit de garde-robe à tout ce corps de bâtiment, étoit commun à la famille royale, aux officiers municipaux et aux soldats.


Le Roi demeuroit au troisième étage et couchoit dans la grande pièce.

 

Le cabinet pris dans la tourelle lui servoit de cabinet de lecture.

 

A côté étoit une cuisine séparée de la chambre du Roi par une petite pièce obscure, qu'avoient habitée MM. de Chamilly et Hue et sur laquelle étoient les scellés.

 

Le quatrième étage étoit fermé.

 

Il y avoit au rez de chaussée des cuisines dont on ne fit aucun usage.


Le Roi se levoit ordinairement à six heures du matin: il se rasoit lui-méme je lecoiffois et l'habillois.

 

Il passoit aussitôt dans son cabinet de lecture.

 

Cette pièce étant très-petite, le Municipal restoit dans la chambre à coucher, la porte entr'ouverte, afin d'avoir toujours les yeux sur le Roi.

 

Sa Majesté prioit à genoux pendant cinq à six minutes, et lisoit ensuite jusqu'à neuf heures Dans cet intervalle, après avoir fait sa chambre et préparé la table pour le déjeuner, je descendois chez la Reine; elle n'ouvroit sa porte qu'à mon arrivée, afin d'empêcher que le Municipal n'entrât chez elle.

 

Je faisois la toilette du jeune Prince, j'arrangeois les cheveux de la Reine, et j'allois pour le même service, dans la chambre de madame Royale et de madame Elizabeth.

 

Ce moment de la toilette étoit un de ceux où je pouvois instruire la Reine et les Princesses de ce que j'avois appris.

 

Un signe indiquoit que j'avois quelque chose à leur dire, et l'une d'elles causant avec l'officier municipal, détournoit son attention.


A neuf heures, la Reine, ses enfans et madame Elizabeth montoient dans la chambre du Roi pour le déjeûner: après les avoir servis, je faisois les chambres de la Reine et des Princesses ; Tison et sa femme ne m'aidoient que dans ces sortes d'occupations.

 

Ce n'étoit pas pour le service seulement qu'on les avoit placés dans la Tour: un rôle plus important leur avoit été confié; c'étoit d'observer tout ce qui auroit pu échapper à la surveillance des Municipaux, et de dénoncer les Municipaux eux-mêmes.

 

Des crimes à commettre entroient aussi sans doute dans le plan de ceux qui les avoient choisis; car la femme Tison qui paroissoit alors d'un caractère assez doux, mais qui trembloit devant son mari, s'est fait ensuite connoître par une infâme dénonciation contre la Reine, à la suite de laquelle elle est tombée dans des accès de foira; et Tison, ancien commis aux barrières, étoit un vieillard d'un caractère dur et méchant, incapable d'aucun mouvement de pitié, et étranger à tout sentiment d'humanité.

 

A côté de ce qu'il y avoit le plus vertueux sur la terre, les conspirateurs avoient voulu placer ce qu'ils avoient trouvé de plus vil !


A dix heures, le Roi descendoit avec sa famille dans la chambre de la Reine et y passoit la journée.

 

Il s'occupoit de l'éducation de son fils, lui faisoit réciter quelques passages de Corneille et de Racine, lui donnoitdes leçons de géographie, et l'exercoit à la* ver des cartes.

 

L'intelligence prématurée du jeune Prince répondoit parfaitement aux tendres soins du R oi.

 

Sa mémoire étoit si heureuse que sur une carte couverte d'une feuille de papier, il indiquoit les départemens, les districts, les villes et le cours des rivières : c'étoit la nouvelle géographie de la France que le Roi lui montroit.

 

La Reine de son côté s'occupoit de l'éducation de sa fille, et ces différentes leçons duroient jusqu'à onze heures.

 

Le reste de la matinée se passoit à coudre, à tricoter, ou à travailler à de la tapisserie.

 

A midi les trois Princesses se rendoient dans la clu. vibre de madame Elizabeth, pour quitter leur robe du matin; aucun Municipal n'entroit avec elles.

A une heure, lorsque le temps étoit beau, on faisoit descendre la famille royale dans le jardin; quatre officiers municipaux et un chef de légion de la garde nationale l'accompagnoient.

 

Comme il y avoit quantité d'ouvriers dans le Temple, employés aux démolitions des maisons et aux constructions des nouveaux murs, on ne donnoit pour promenade qu'une partie de l'allée des maronniers: il m'étoit aussi permis de participerà ces promenades, pendant lesquelles je faîsois jouer le jeune Prince, soit au ballon, au palet, à la course, soit à d'autres jeux d'exercice.


A deux heures, on remontoit dans la Tour où je servois le dîner, et tous les jours à la même heure, Santerre, brasseur de bierre, commandant général de la garde nationale de Paris, venoit au Temple, accompagné de deux aides-de-camp.

 

Il visitoit exactement les différentes pièces.

 

Quelquefois le Roi lui adressoit la parole, la Reine jamais.

 

Après le repas, la famille royale se rendoit clans la chambre de la Reine ; Leurs Majestés faisoient ordinairement une partie de piquet ou de trictrac.

 

C'étoit pendant ce temps que je dînois.


A quatre heures, le Roi prenoit quelques instans de repos, les Princesses autour de lui, chacune un livre à la main: le plus grand silence régnoit pendant ce sommeil.

 

Quel spectacle! un roi poursuivi par la haine et la calomnie, tombé du trône dans les fers, mais soutenu par sa conscience, et dormant paisiblement du sommeil du, juste!


Son épouse, ses enfans, sa soeur, contemplant avec respect ses traits augustes dont le malheur sembloit encore augmenter la sérénité, et sur lesquels on pouvoit lire d'avance le bonheur dont il jouit aujourd'hui !....

 

Non ! ce spectacle ne s'effacera jamais de mon souvenir.


Au réveil du Roi, on reprenoit la conversation; ce prince me faisoit asseoir auprès de lui.

 

Je donnois sous ses yeux des leçons d'écriture à son fils; et, d'après ses indications, je copiois des exemples dans les oeuvres de Montesquieu et d'autres auteurs célèbres.

 

Après cette leçon, je conduisois le jeune Prince dans la chambre de madame Elizabeth, où je le faisois jouer à la balle et au volant.

 

 

A la fin du jour, la famille royale se plaçoit autour d'une table ; la Reine faisoit à haute voix une lecture de livres d'histoire ou de quelques ouvrages bien choisis, propres à instruire et à amuser ses enfans, mais dans lesquels des rapprochemens imprévus avec sa situation, se présentoient souvent et donnoient lieu à des idées bien douloureuses.

 

Madame Elizabeth lisoit à son tour, et cette lecture duroit jusqu'à huit heures.

 

Je servois ensuite le souper du jeune Prince dans la chambre de madame Elizabeth: la famille royale y àssîstoit ; le Roi se plaisoit à y donner quelque distraction à ses enfans, en leur faisant deviner des énigmes tirées d'une collection de Mercures de France qu'il avoit trouvés dans la bibliothèque.


Après lè souper cle monsieur le Dauphin, je le déshabillois ; c'étoit la Reine qui lui faisoit réciter sës prières : il éh faisoit une particulière pour madamë la princesse de Lamhalle, et par une autre, il demandoit à Dieu de protéger les jours de madame la marquise de Tourzel sa gouvernante.

 

Lorsque les Municipaux étoient trop près, ce jeune Prince avoit de lui-même la précaution de dire ces deux dernières prières à voix basse.

 

Je le faisois passër ensuite dans le cabinet; et si j'avois quelque chose à apprendre à là Reine, je saisissois cet instant.

 

Je l'instruisois du contenu des Journaux: on n'en laissoit arriver aucun dans la Tour; mais un crieur envoyé exprès venoit tous les soirs à sept heures, s'approchoit près du mur du côté de la rotonde dans l'enclos du Temple, et Crioit à plusieurs reprises, le précis dè tout ce qui s'étoit passé à l'Assemblée Nationale à la Commune et aux armées.

 

C'étoit dans le cabinet du Roi que je me plaçois pour l' écouter, et là dans le silence, il m'ëtoit facile de retenir tout ce que j'entendois.


A neuf heures, le Roi soupoit.

 

La Reine et madame Elizabeth restaient alternativement auprès de monsieur le Dauphin pendant ce repas : je leur portois ce qu'elles désiroient du souper; c'étoit encore un des instans où je pouvois leur parler sans témoins;

 

 

Après le souper, le Roi remontoit un instant dans la chambre de la Reine, lui donnoit la main en signe d'adieu, ainsi qu'à sa soeur, et recevoit les embrassemens de ses enfans ; il alloit dans sa chambre, se retiroit dans Son cabinet, et y lisoit jusqu'à minuit; La Reine et les Princesses se renfermoient chez elles.

 

Un des Municipaux restoit dans la petite pièce qui séparoit leurs chambres et y passoit la nuit: l'autre suivoit Sa Majesté;


Je plaçois alors inon lit près de celui du Roi, mais Sa Majesté attendoit pour se coucher que le nouveau Municipal fût monté afin de savoir qui il étoit et si elle ne l'avoit pas encore vu, elle me chargeoit de demander son nom.

 

Les Municipaux étoient relevés à onze heures du matin, à cinq heures du soir, et à minuit.

 

Ce genre dé vîê dura tout le temps que le Roi resta dans là petite tour , jusqu'au trente de septembre.

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