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03 Sep

04 septembre 1792: Jean-Baptiste Cléry raconte

Publié par Louis XVI  - Catégories :  #Journal de Cléry

04 septembre 1792: Jean-Baptiste Cléry raconte

 

Je reprends L'ordre des faits.

Le quatre septembre  le secrétaire dé Pètion vint à la Tour pour remettre au Roi une somme dé deux mille livres en assignats : il exigea du Roi une quittance; Sa Majesté lui recommanda de rendre à M. Hue une somme de cinq cent vingt-six livres qu'il avoit avancéé pour son service; il le lui promit.

 

Cette somme de deux mille livres est la seule qui ait été payée, quoique l'Assemblée législative eût destiné cinq cent mille livres aux dépenses de Sa Majesté dans la Tour du Temple, mais avant qu'elle eût prévu sans douté les véritables projets de ses chefs, où qu'elle eût osé s'y associer.

Deux jours après madame Elizabeth ma fit rassembler quelques petits effets appartenant à la princesse de Lambale, qu'elle avoit laissés à la Tour, lorsqu'elle en fut enlevée; J'en fis un paquet que j'adressai avec une lettre à sa première femme de chambre

 

J'ai su depuis que ni le paquet, ni la lettre ne lui étoient parvenus.

A cette époque, le caractère de la plupart des Municipaux qu'on choisissent pour venir au Temple, indiquoit de quelle espèce d'hommes on s'étoit servi pour la révolution du dix août, et pour les massacres du deux septembre.

Un Municipal nommé James, maître de langue angloise, voulut un jour suivre le Roi dans son cabinet de lecture, et s'assit à côté de lui.

Le Roi lui dit d'un ton modéré, que ses collègues le laissoient toujours seul, que la porte restant ouverte, il ne pouvoit échapper à ses regards, mais que la pièce étoit trop petite pour y rester deux.

 

James insista d'une manière dure et grossière; le Roi fut forcé de céder: il renonça pour ce jour-là à sa lecture et rentra dans sa chambre où ce Municipal continua de l'obséder par la plus tyrannique surveillance.

Un jour à son lever, le Roi prenant le Commissaire de garde pour celui de la veille, et lui témoignant avec intérêt qu'il étoit fâché qu'on eût oublié de le relever, ce Municipal ne répondit à ce mouvement de sensibilité du Roi que par des injures.

 

"Je viens ici, dit-il,  pour examiner votre conduite, et non pour que vous vous occupiez de la  mienne "

Et s'avançant près de Sa Majesté, le chapeau sur la tête : " Personne, et  vous moins qu'un autre, n'a le droit de s'en mêler."

 

Il fut insolent le reste de la journée.

 

J'ai su depuis qu'il s'appeloit Meunier.

Un autre Commissaire nommé le Clerc, médecin de profession, se trouva dans la chambre de la Reine au moment où je donnois une leçon d'écriture au jeune Prince; il affecta d'interrompre ce travail, pour disserter sur l'éducation républicaine qu'il falloit donner à monsieur le Dauphin: il vouloit substituer à ses lectures, celle des ouvrages les plus révolutionnaires.

Un quatrième étoit présent à une lecture que la Reine faisoit à ses enfans : elle lisoit un volume de l'histoire de France, à l'époque où le connétable de Bourbon prit les armes contre la France; il prétendit que la Reine par cet exemple vouloit inspirer à son fils des sentimens de vengeance contre sa patrie; et il en fit une dénonciation formelle au Conseil; j'en prévins la Reine qui, dans la suite, choisit ses lectures, de manière qu'on ne pût calomnier ses intentions.

Le nommé Simon cordonnier et officier municipal, étoit un des six commissaires chargés d'inspecter les travaux et les dépenses du Temple, mais il étoit le seul qui, sous le prétexte de bien remplir sa place, ne quittoit point la Tour.

Cet homme ne paroissoit jamais devant la famille royale, sans affecter la plus basse insolence ; souvent il me disoit, assez près du Roi, pour en être entendu:  

" Cléry demande à Capet s'il a besoin de quelque chose, pour que je n'aye pas la peine de remonter une seconde fois."

 

J'étois forcé de répondre.

"Il , n'a besoin de rien."

 

C'est ce même Simon. qui, dans la suite, fut placé près du jeune Louis, et qui, par une barbarie calculée, rendit cet intéressant enfant si malheureux.

Il y a lieu de croire qu'il fut l'instrument de ceux qui abrégèrent ses jours.

 

Pour apprendre à calculer à ce jeune Prince, j'avois fait une table de multiplication, d'après les ordres de la Reine.

 

Un Municipal prétendit qu'elle montroit à son fils, à parler en chiffres ; et il fallut renoncer aux leçons d'arithmétique

La même chose arriva pour des tapisseries auxquelles la Reine et les Princesses travailloient dans les premiers jours de leur détention.

 

Quelques dossiers de chaise étant finis, la Reine m'ordonna de les envoyer à madame la duchesse de Sérent; les Municipaux à qui j'en demandai la permission, crurent que les dessins représentèrent des hiéroglyphes, destinés à correspondre avec le dehors; en conséquence ils prirent un arrêté, par lequel il fut défendu de laisser sortir de la Tour les ouvrages des Princesses.

Quelques-uns des Commissaires ne parloient jamais du Roi, du jeune Prince et des Princesses sans joindre à leurs noms les épithètes les plus injurieuses.

 

Un Municipal nommé Turlot, dit un jour devant mo

 

" Si le bourreau ne guillotinoit pas cette famille, je la guillotinerois moi-même."

Le Roi et sa famille, en sortant pour la promenade, devoient passer devant un grand nombre de sentinelles, dont plusieurs, même à cette époque, étoient placés dans l'intérieur de la petite tour.

 

Les factionnaires présentaient les armes aux Municipaux et aux Chefs de légion, mais quand le Roi arrivoit près d'eux, ils posoient l'arme, au pied, ou la renversoient avec affectation.

Un de ces factionnaires de l'intérieur écrivit un jour sur la porte de la chambre du Roi et en dedans :

 

" La guillotine est permanente et attend le tyran Louis XVI "

Le Roi lut ces paroles; je fis un mouvement pour les effacer, Sa Majesté s'y opposa.

Un des portiers de la Tour, nommé Rocher, d'une horrible figure, vêtu en sapeur, avec de longues moustaches , un bonnet de poil noir sur la tète, un large sabre et une ceinture à laquelle pendoit un trousseau de grosses clefs, se présentoit à la, porte, lorsque le Roi vouloit sortir, il ne l'ouvroit qu'au moment où Sa Majesté étoit près de lui, et sous prétexte de choisir dans ce grand nombre de clefs qu'il agitoit avec un bruit épouvantable, il faisoit attendre avec affec tation la famille royale, et tiroit les verroux avec fracas.

 

Il descendoit ensuite précipitamment, se plaçoit à côté de la dernière, porte, une longue pipe à la bouche, et à, chaque personne de la famille royale qui sortoit, il souflloit de la fumée de tabac, surtout devant les Princesses.

 

Quelques gardes nationaux qui s'amusoient de ces insolences , se rassemblaient près de lui, rioient aux éclats à chaque bouffée de fumée et se permettoient les propos les plus grossiers; quelques-uns même, pour jouir plus à leur aise de ce spectacle, apportoient des chaises du corps de garde, s'y tenaient assis, et obstruoient le passage déjà fort étroit.

Pendant la promenade les canonnesse rassembloient pour danser, et chautoient des chansons toujours révolutionnaires, quelquefois obscènes.

Lorsque la famille royale remontoit dans la Tour, elle essuyoit les mêmes injures; souvent on couvroit les murs des apostrophes les plus indécentes, écrites en assez gros caractères pour ne pas échapper cà ses regards.

 

Qn y lisoit : Madame Véto la dansera... Nous saurons mettre le gros cochon au régime.. . . A bas le cordon rouge, Il faut étrangler les petits louveteaux," etc.

 

On crayonnoit tantôt une potence où étoit suspendue, une figure, sous les pieds de laquelle étoit écrit,

 

"Louis prenant un bain d'air " 

 

Tantôt une guillotine, avec ces mots:  

 

"Louis crachant dans le sac," etc.

On changeoit ainsi en supplice cette, courte promenade que l'on accordoit à la famille royale.

 

Le Roi et la Reine auroient pu s'y dérober en restant dans la Tour, mais leurs enfans, objets de leur sensibilité, avoient besoin de prendre l'air : c'étoit pour eux que Leurs Majestés supportaient chaque

jour sans se plaindre ces milliers d'outrages.

Quelques témoignages cependant, ou de fidélité, ou d'attendrissement, vinrent quelquefois adoucir l'horreur de ces persécutions, et furent d'autant plus remarqués qu'ils étoient plus rares,

Un factionnaire montoit la garde à la porte de la chambre de la Reine : c'était un habitant des faubourgs, vêtu avec propreté, quoique en habit de paysan.

J'étais seul dans la première chambre occupé à lire, il me considéroit avec attention et paroissoit très-ému: je passe devant lui, il me présente les armes, et me dit d'une voix tremblante :

 

" Vous ne pouvez pas sortir."

 

" Pourquoi?"

 

— "Ma consigne m'ordonne d'avoir les yeux sur vous "

 

" Vous vous trompez,lui dis-je. -

 

— " Qui! Monsieur, vous n'êtes pas le Roi?"

 

— ," Vous ne le connoissez donc pas?" 

 

" Jamais je ne l'ai vu, Monsieur, et je voudrois bien le voir ailleurs qu'ici."

 

— " Parlez bas: je vais entrer dans cette chambre, j'en laisserai la porte à demi-ouverte, et vous verrez le Roi: il est assis près de la croisée, un livre à la main "

 

Je fis part à la Reine du désir de ce factionnaire, et le Roi qu'elle en instruisit, eut la bonté de se promener d'une chambre à l'autre pour passer devant lui. Je m'approchai de nouveau de ce factionnaire,  

 

"Ah! Monsieur, me dit-il, que le Roi est bon, comme il aime ses enfans! "

 

Il étoit si attendri qu'à peine il pouvoit parler,

 

" Non, çontinua-t-il, en se frappant la poitrine , je ne peux croire qu'il nous ait fait tant de mal."

 

Je craignis que son extrême agitation ne le compromît: et je le quittai.

 

 

Un autre factionnaire placé au bout de l'allée qui servoit de promenade, encore fort jeune et d'une figure intéressante, exprimoit par ses regards le désir de donner quelques renseignemens à la famille royale.

 

Madame Elizabeth, dans un second tour de promenade, s'en approcha pour voir s'il lui parleroit: soit crainte, soit respect, il ne l'osa point mais quelques larmes roulèrent dans ses yeux, et il fit un signe pour indiquer qu'il avoit déposé près de lui un papier dans les déçpmbres: je me mis à le chercher , en feignant de choisir des palets pour le jeune prince; mais les officiers municipaux me firent retirer , et me défendirent d'approcher désormais des sentinelles; j'ai toujours ignoré les intentions de ce jeune homme.

Cette heure de la promenade offroit encore à la famille royale un genre de spectacle qui déchiroît souvent sa sensibilité.

 

Un grand nombre de sujets fidelles profitoient chaque jour de ce court instant pour voir leur Reine et leur Roi, en se plaçant aux fenêtres des maisons situées autour du jardin du Temple, et il étoit impossible de se tromper sur leurs sentimens et sur leurs voeux.

 

Je crus une fois reconnoître madame la marquise de Tourzel, et j'en jugeai sur-tout par son extrême attention à suivre des yeux tons les mouvemens du jeune prince, lorsqu'il s'écartoit de ses augustes parens.

 

Je fis part de cette observation à madame Elizabeth.

 

Au nom de madame de Tourzel, cette princesse, qui la croyoit une des victimes du deux septembre, ne put retenir ses larmes.

 

"Quoi! dit-elle, elle vivroit encore ! "

Le lendemain je trouvai moyen de prendre des renseignemens; madame la marquise de Tourzel étoit dans une de ses terres.

 

J'appris aussi que madame la princesse deTarente, et madame la marquise de la Roche-Aimont, qui, le dix août, au moment de l'attaque, s'étoient trouvées dans le château de Tuileries, avoient échappé aux assassins; La sureté de ces personnes dont le dévouement le étoit manifesté en tant d'occasions, donna quelques instans de consolation à la famille royale; mais elle apprit bientôt l'affreuse nouvelle que les prisonniers de la haute cour d'Orléans avoient été massacrés le neuf septembre à Versailles.

 

Le Roi fut accablé de douleur de la fin malheureuse de M. le duc de Brissac qui ne l'avoit pas quitté un seul jour depuis le commencement de la Révolution.

 

Sa Majesté regretta beaucoup, aussi M. de Lessart, et les autres intéressantes victimes de leur attachement à sa personnè et à leur patrie.

 

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