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12 Jun

13 juin 1789

Publié par Louis XVI  - Catégories :  #Calendrier

La nuit du 13 juin fut toute remplie de tumulte et d'alarmes; d'heure en heure des factieux qui avaient pour mission de répandre la crainte et de crédules habitants que la frayeur avait véritablement gagnés accouraient au comité suppléant, annonçant que tout était perdu, que la capitale allait être prise, que vingt mille soldats débouchant par le faubourg Saint-Antoine allaient s'emparer de l'Hôtel-de-Ville.

D'un autre côté partaient du comité qui siégeait en permanence à l'Hôtel-de-Ville des émissaires qui étaient loin de rassurer les habitants de Paris par les ordres qu'ils apportaient aux soixante districts récemment établis dans les différents quartiers de la capitale: partis du centre de tout le mouvement, ils commandèrent de dépaver les rues et d'y élever des barricades: dans l'immense et turbulente cité c'était un flux et reflux continuel d'inquiétudes, de mensonges et d'exagérations.

Pendant que les Parisiens s'occupaient tant de se procurer des armes et de la poudre et de faire des coupures dans leurs rues pour empêcher par tous les moyens l'intervention des troupes royales, les régiments se resserraient sur Versailles, comme pour laisser plus de liberté aux mouvements de la capitale.

Un régiment campait dans la magnifique orangerie, et d'autres dans les bosquets de Versailles, tandis que le marquis de Launay, gouverneur de la Bastille, auquel de vagues rumeurs étaient parvenues, ne cessait de demander du renfort pour le poste qui était confié à sa garde.

Après avoir fouillé les couvents pour y découvrir des fusils la multitude, mutinée et belliqueuse parce qu'elle n'avait plus près d'elle de forces imposantes et répressives, obtint de la municipalité, qui obéissait à toutes les exigences, qu'une députation serait envoyée aux Invalides pour leur demander des armes...

Ces députés ne faisaient que précéder un rassemblement plus nombreux que tous ceux qu'on eût encore vus...

Dans ces jours de vertige (on a peine à le croire, mais c'est un lait qu'il faut constater pour prouver combien le délire était général) ces vieilles têtes respectées dans les batailles et blanchies par les années s'étaient aussi enthousiasmées des idées nouvelles.

Ces vétérans de nos armées avaient prêté l'oreille aux discours des novateurs, et ils s'étaient persuadés que la cour voulait opprimer le tiers état, dont ils faisaient partie; aussi les vit-on s'empresser d'ouvrir leurs portes et d'indiquer les dépôts d'armes à trente ou quarante mille hommes qui faisaient irruption dans le magnifique hôtel bâti par Louis XIV!

M. de Sombreuilne put résister long-temps à toute cette foule; lui aussi avait demandé du secours deux jours auparavant, et n'avait rien obtenu des nouveaux ministres.

En écrivant ces pages pour vous, mes enfants, oh! que mon cœur se contnste souvent, et comme je me persuade de plus en plus que la sagesse des hommes est folie quand Dieu se retire des conseils des rois, quand dans ses décrets impénétrables il a résolu de châtier une nation. Voyez, M. de Launay demande du renfort pour la Bastille, le gouverneur des Invalides sollicite des troupes pour défendre son hôtel, et l'on garde des régiments entiers dans le parc de Versailles, immobiles comme ses statues de marbre.

En peu d'heures tout ce qu'il y avait d'armes aux Invalides fut enlevé; vingt mille fusils, vingt pièces de canons, emportés, traînés par les factieux, furent le butin de cette journée; de glorieux drapeaux déchirés, usés de guerres, noircis par la poudre des batailles, illustrés par des victoires, des drapeaux que l'on avait toujours vus dans les rangs des fidèles défenseurs du trône, les voilà aux mains de la populace! les voilà profanés!

Oh ! ne me laissez pas croire que tous les vieux invalides aient pu voir emporter ainsi leurs glorieux étendards sans éprouver un vif chagrin, sans avoir ressenti comme de la honte; non, non, plus d'un aura pleuré en secret, et de sa main mutilée essuyé de nobles larmes de soldat.

Des témoins oculaires m'ont redit que rien ne leur avait semblé plus lugubre que le bruit que faisaient ces canons en roulant sur le pavé des rues; la foule enivrée de sa victoire les avait parés de branches de laurier et de rubans rouges et bleus, et les traînait en chantant pendant que le tocsin sonnait à toutes les églises et se répondait de tous les clochers.

Tout à côté de l'hôtel royal des Invalides il y avait des troupes casernées ; mais leur esprit

avait été tellement travaillé et corrompu par les agitateurs de l'époque que M. de Sombreuil n'osa pas les appeler à son secours.

Les révolutionnaires sont comme les harpies de la fable, ils souillent tout ce qu'ils touchent; là où ils s'abattent il y a sacrilège... lis ont pillé le royal hôtel de Louis-le-Grand; ils ne s'arrêtent pas là, ils courent au Garde-Meuble; là de nobles, d'illustres, de saintes armures, des cuirasses qui ont recouvert des poitrines de chevaliers et de rois, des casques que l'on a toujours vus au chemin de l'honneur sont volés au dépôt de gloire; et l'épée de Henri IV est aux mains de L'insurrection !.

Oh! Louis XVI, homme de cœur et de courage, si tu avais eu un Sully dans ton conseil, il t'aurait dit:

— Sire, vite, vite à cheval, et en avant contre les révoltés! en avant pour arracher aux factieux l'épée de votre aïeul, et rétablir votre autorité.

Hélas! aucune voix ne s'est élevée pour parler ainsi au roi

L'étiquette peut-être ne le permettait pas!

LE 14 JUILLET 1789

PRISE DE LA BASTILLE.

Il y a des mots avec lesquels on fait peur aux enfants.

ll y a des mots avec lesquels on fait peur aux peuples.

Le mot Bastille a été du nombre de ces derniers.

Ce vieux château-fort n'épouvantait point les hommes qui l'ont signalé à l'insurrection comme un moyen de tyrannie; eux connaissaient son origine, son histoire, et savaient combien étaient peu nombreux les prisonniers qui y étaient renfermés; mais dans leurs desseins ils se gardaient bien de révéler la vérité: un des grands moyens des révolutionnaires c'est le mensonge.

Avant de vous peindre la journée du 14 juillet, journée que la révolution range parmi ses plus belles, ses plus illustres et ses plus mémorables, et dont elle chôme encore l'anniversaire; avant de vous dire à quoi se réduisent les exploits de ses vainqueurs je veux, mes enfants, vous raconter l'origine de ce château.

La bataille de Poitiers venait d'être perdue; la France y avait vu périr la fleur de sa chevalerie.... et son roi, fait prisonnier dans la mêlée, était détenu dans la Tour de Londres; une grande tristesse pesait sur le pays; la France sans son roi était comme une famille sans père; elle avait pour ainsi dire peur de se trouver seule, sans l'appui de son monarque, et elle fortifiait ses villes contre l'ennemi.

Paris sous l'inspiration d'Étienne Marcel, prévôt des marchands, se mit à réparer ses murailles, élevées par Philippe-Auguste. Les constructions nouvelles furent conduites avec zèle et intelligence: l'ancien plan d'enceinte ne fut point changé; de fortes tours flanquèrent et défendirent les portes; de nombreux ouvriers creusèrent de profonds fossés, où les eaux de la Seine vinrent bientôt ajouter à la force de la défense.

Cette longue ceinture de murailles qui entouraient Paris en 1356 était de distance en distance bosselée de tours appelées Bastilles; on donnait surtout ce nom à celles qui défendaient les portes.

En 1369 Hugues Aubriot, prévôt de Paris, homme de bien et de savoir, et que le sage Charles V aimait à consulter, posa la première pierre de la Bastille Saint-Antoine.

Charles V aimait cette partie de Paris, et la forteresse élevée par les soins du prévôt servit quelquefois de résidence au roi; de l'autre côté du fossé d'enceinte s'étendaient de verdoyantes prairies dont les pelouses ombragées de saules allaient en inclinant vers le fleuve; là le prince maladif et faible respirait un air plus pur que dans son hôtel Saint-Paul et que dans son Louvre.

La bastille Saint-Antoine était alors un des avant-postes de Paris; elle n'avait ni cachots ni prisonniers d'état: un roi de France pouvait donc y demeurer et s'y plaire; car dans le cas où la capitale eût été attaquée il serait arrivé le premier sur ses murailles pour la défendre et repousser l'ennemi.

Dans la lutte cruelle et sanglante des Bourguignons et des Armagnacs la Bastille eut à soutenir un siège; elle renfermait alors des prisonniers armagnacs, et la faction bourguignonne voulait qu'ils fussent compris dans cette terrible boucherie de prisonniers qu'elle avait commandée et qui dura douze heures sans relâche et sans aucun quartier.

A la prison de Saint-Éloi tous les armagnacs, qui étaient en grand nombre, périrent à coups de hache; un seul échappa au carnage, ce fut Philippe de Vilette, abbé de Saint-Denis: il se vêtit de ses habits sacerdotaux, et se mit à genoux devant l'autel de S. Éloi avec le saint sacrement dans les mains !...

Les massacreurs de 1415 n'osèrent pas frapper le prêtre qui portait Dieu; plus tard cette pensée de foi n'arrêta point les égorgeurs: en 1795 la sainteté des autels ne sauvait personne!

Dubourg de Lespinasse, qui avait été nommé gouverneur de la Bastille par les ligueurs, en remit les clefs à Henri IV.

Du temps de la fronde la garde de ce fort fut confiée à Broussel et à son fils.

A cette époque une femme de la maison d'Orléans montra qu'elle savait bien servir la cause qu'elle avait embrassée; du haut des tours de la Bastille elle fit tirer le canon sur l'armée royale commandée par Turenne...

Devant tant de hardiesse Turenne, qui ne s'arrêtait guère, s'arrêta; et le grand Condé, grâce à ce coup de canon, fit son entrée dans Paris « comme un dieu Mars, dit le comte de Chavagne, monté sur un cheval plein d'écume, la tête haute et élevée; tout fier encore de l'action qu'il venait de faire, il tenait à la main son épée tout ensanglantée, traversant les rues au milieu des acclamations et des louanges qu'on ne pouvait se dispenser de donner à sa valeur. »

Derrière les épaisses murailles de cette forteresse, devenue prison d'état depuis plusieurs siècles, étaient renfermés les hommes accusés de conspirer contre les jours du roi et la paix du royaume.

Des ministres comme Mazarin et Richelieu, dont la puissance s'irritait de la satire et de la critique, y envoyèrent souvent des écrivains irrespectueux; de jeunes gens dont l'inconduite pouvait déshonorer leurs familles y furent aussi captifs en vertu de lettres de cachet sous Louis XIV.

Le premier prisonnier de la Bastille a été Aubriot, prévôt des marchands, qui en avait posé la première pierre et qui dans une émeute y fut renfermé;

Après Aubriot, en 1457, le comte de Saint-Pol, connétable de France, condamné à avoir la tête. tranchée pour crime de lèse-majesté contre le roi Louis XI; sa sentence fut exécutée en place de Grève.

En 1476, encore pour crime de lèse-majesté contre le même roi, Jacques d'Armagnac, duc de Nemours et comte de La Marche, mis à la Bastille le 4 août 1476, a eu la tête tranchée le 4 août de l'année suivante; il fut décapité aux halles de Paris.

Louis XI, lors de cette exécution, se laissa aller à son penchant de cruauté; il ordonna que les enfants du duc de Nemours seraient attachés sous l échafaud, directement sous le poteau de décollation, pour recevoir sur la tête le sang de leur père!

En 1602 Charles de Gontault, duc de Biron, pair, maréchal et amiral de France, gouverneur et lieutenant général du duché de Bourgogne, arrêté pour crime de lèse-majesté contre le roi Henri IV, décapité dans la cour de la Bastille.

En 1661 Nicolas Fouquet, surintendant général des finances sous Louis XIV, accusé de concussion, arrêté à Nantes et de là amené à la Bastille, d'où il fut transféré au châteaufort de Pignerol; c'est dans cette prison qu'il mourut en protestant toujours de son innocence.

En 1674 Louis de Rohan, grand-veneur de France, accusé du crime de lèse-»majesté contre le roi Louis XIV, fut décapité le 27 novembre 1674.

On le conduisit de plain pied à l'échafaud par une galerie dressée à la hauteur de la fenêtre de la salle d'armes de l'Arsenal. M. de Rohan avait eu plusieurs complices, le chevalier de Preaux, madame de Villars, le sieur Affinius Vendenenden, jésuite renégat, et le sieur L'Hatreaumont: tous furent renfermés à la Bastille.

Le comte de Lally-Tollendal, condamné à avoir la tête tranchée et exécuté le 9 mai 1766.Sa mémoire a été noblement réhabilitée par son fils.

Après ces condamnés on ne compte plus parmi les autres prisonniers que des personnages ignorés; ce sont pour la plupart des hommes et des femmes coupables de sacrilèges, des empoisonneurs ou des fabricants de poudres mystérieuses, dangereux charlatans qui il y a cent ans trouvaient crédit même dans les plus hautes classes: alors on croyait aux talismans, aux sorts, à la transmutation des métaux, aux faiseurs d'or.

Plus tard viennent les écrivains licencieux et séditieux, les semeurs de mauvais principes et de troubles, les hommes qui s'attaquent à Dieu et aux rois, et qui veulent bouleverser l'état pour faire fortune parmi les débris de la société.

Il faut mettre en tête de ces autres grands coupables Voltaire; il fut enfermé pour des écrits' impies et des épigrammes; sa détention ne fut pas longue, et quand il sortit de la Bastille il jura de se venger: il a bien tenu son serment.

A la même époque le duc de Richelieu fut mis à la Bastille pour outrage aux mœurs, et un peu plus tard Mirabeau y fut conduit pour la même cause.

Sous le règne de Louis XIV un prisonnier fut bien long-temps retenu dans cette prison d'état, où il mourut sans que jamais son vrai nom ait été révélé, et encore aujourd'hui on se demande qui était l'homme au masque de fer.

Les uns en ont fait le duc de Monmouth, les autres un frère jumeau de Louis XIV.

 

Je ne crois ni à l'une ni à l'autre de ces versions; avec l'histoire je reste dans le doute, et je ne veux point accuser la mémoire de Louis-le-Grand.

Depuis long-temps le parti révolutionnaire pensait qu'il lui fallait une action d'éclat; à présent qu'il avait conquis de la force, à présent qu'il avait des armes il lui fallait une victoire: quel serait son premier exploit?

Il ne le savait point encore; mais ses émissaires adroits et nombreux s'insinuaient et pénétraient partout; quelques-uns étaient parvenus dans l'intérieur de la Bastille, et s'étaient convaincus de la faiblesse de sa garnison.

La garde de ces vieilles et hautes tours était confiée à quatre-vingt-deux invalides et à trente-deux Suisses.

Avec ce peu de troupes le service de ]a forteresse pouvait se faire; mais pareille force une fois connue n'était pas propre à imposer de la crainte aux factieux.

Jamais leur courage ne s'allumait autant qu'à la voix de la prudence, et il devait en être ainsi avec le chef qu'ils s'étaient choisi.

Vous venez de voir comment les journées et les nuits nu 12 Et 13 Juin ont été pleines d'agitation, de troubles et de périls: des pqups (\e fusil ont été tirés, du sang a coulé dans les rues, et le duc d'Orléans n'a paru nulle part; ceux qui travaillent pour lui et avec lui, Mirabeau et Sièyes, se tiennent également à l'écart des dangers; ils ne se montrent point dans Paris; à eux sans doute une part active dans la conspiration qui se déroule chaque jour davantage, mais à eux la part cachée; à d'autres la place publique, à eux le chemin couvert

Par les soins des novateurs depuis plusieurs mois des écrits contre la tyrannie, contre le despotisme et l'arbitraire étaient répandus parmi le peuple, et la Bastille était toujours montrée comme un lieu de torture renfermant dans ses cachots de nombreuses victimes; ses lourdes chaînes, ses instruments de supplices, ses roues, ses gibets trouvaient place dans tous les récits que l'on faisait aux enfants et au peuple, qui est un grand enfant, doux et bon quand il est livré à lui-même et qu'il se souvient des enseignements religieux, mais méchant, terrible et cruel quand les impies lui ont soufflé leur haine contre Dieu et les rois.

Parmi un grand nombre d'hommes sans aveu que renfermait alors Paris les plus déterminés étaient ceux que l'on y avait secrètement attirés, population nomade que les agitateurs font marcher à leur gré.

A cette gent ce n'est pas la paix qu'il faut: la tranquillité c'est son ennui, l'ordre c'est son désespoir, et ses joies sont des troubles;pour qu'elle se sente vivre elle a besoin d'orages; c'est dans les débris qu'elle cherche fortune, et c'est sur les ruines qu'elle s'élève.

Ces hommes nous les avons déjà vus à la manufacture de Réveillon, sur le Pont-Neuf, au Palais-Royal, à la prison de l'Abbaye, au couvent des Chartreux, à la maison de Saint-Lazare, aux Invalides, au Garde-Meuble et à l'Hôtel-de-Ville.

A présent que cette turbulente population a ses cinquante mille piques, ses cinquante mille fusils et ses vingt pièces de canon elle a bien plus d'audace: ceux qui l'ont fait se lever, ceux qui l'ont armée répandent maintenant dans tous les quartiers de Paris que dix mille soldats allemands et six milles Suisses allaient déboucher de divers souterrains et même des égouts; que le prince de Condé, le baron de Besenval et le prince de Lambesc se présenteraient à leur tête; que le pillage de la ville leur était promis ; que l'incendie serait porté à la fois dans plusieurs quartiers, et qu'après le massacre on dresserait des gibets sans nombre.

Tout absurbes qu'étaient ces bruits ils trouvaient des gens crédules, qui après les avoir recueillis s'en allaient les répandre plus loin.

Ce que l'on répétait surtout c'était l'arrivée de seize mille soldats étrangers, qui allaient envahir le faubourg Saint-Antoine; car il entrait dans le plan des ordonnateurs des troubles de s'emparer de la Bastille: il fallait donc faire couler le torrent populaire de ce côté;il avait à peine pris cette direction que quelques voix s'élèvent de la multitude en mouvement, et crient:

A La Bastille! A La Bastille!

Un tonnerre de voix répète tout à coup ce cri:

— A La Bastille!

A La Bastille!

Et alors cinquante mille bras brandissent les piques, les sabres, les épées, les lances, les hallebardes dont ils se sont armés la veille; un soleil ardent darde ses rayons sur cette scène, et s'y reflète en éclairs sur toutes ces pointes de fer, agitées comme les épis d'un champ de blé quand le vent se lève dans les campagnes.

Attaquer la Bastille c'était aux yeux de ce peuple, travaillé depuis long-temps par les principes de Voltaire et de Rousseau, attaquer la tyrannie dans son plus redoutable asile; les hommes auxquels cette expédition venait d'être proposée y trouvaient de l'héroïsme et â l'aide de cette pensée s'exaltaient entre eux.....

Ce projet, que quelques-uns voulaient faire considérer pour si hardi, avait eu comme un prélude dans la nuit du 15 au 14 juillet: à la lueur d'un clair de lune plusieurs coups de fusil avaient été tirés sur des factionnaires de garde sur les tours.

Dès le matin de bonne heure il s'était formé des attroupements devant les portes.

Le comité des électeurs de l'Hôtel-de-Ville et de plusieurs autres districts avait envoyé des pétitions au gouverneur pour lui demander des armes, afin de combattre, disait-il, les brigands qui menaçaient Paris.

Avant l'arrivée de la foule, qui n'avait fait que grossir sur son chemin, trois députés du comité permanent, suivis d'une centaine d'hommes, s'étaient présentés vers les dix heures à la grille de la forteresse, et avaient demandé à parler du gouverneur. M. de Launay les admit sans vouloir recevoir ceux qui les suivaient.

Cette première députation avait pour objet d'engager le marquis de Launay à retirer les canons qui du haut des tours menaçaient la ville.

A peine ces trois députés avaient-ils fait cette demande au gouverneur qu'une autre députation, celle du district de Saint-Louis-la-Culture, succéda à celle de l'Hôtel-de-ville; l'orateur de celle-ci était M. Thuriot de La Rozièrê.

En ces jours-là les orateurs ne manquaient pas.

— Monsieur, dit-il au marquis de Launay, je viens au nom de la nation et de la patrie vous représenter que les canons braqués sur les tours de la Bastille causent beaucoup d'inquiétude et répandent l'alarme dans tout Paris; je vous supplie de les faire descendre, et j'espère que vous voudrez bien acquiescer à la demande que je suis chargé de vous faire.

— Monsieur, vous me parlez au nom de la nation et de la patrie, et j'ai l'honneur de vous répondre au nom du roi que je ne puis sans un ordre exprès de lui faire descendre les canons des tours où ils sont placés depuis long-temps. C'est à tort que les habitants de Paris s'alarment de voir ces pièces où elles sont;.... tout ce que je puis faire je l'ai fait: je les ai lait reculer et sortir de leurs embrasures.

— Donnez-nous l'assurance, ajoute M. Thuriot de La Rozière, que vous ne tirerez pas sur le peuple.

— Je vous la donne si vous me répondez que la foule rassemblée n'attaquera pas follement le poste que mon devoir est de défendre.

— Aujourd'hui, monsieur le gouverneur, tous les Français sont frères.

— Aujourd'hui, monsieur, mes devoirs ne sont pas changés.

Après ces paroles les députés du comité de l'Hôtel-de-Ville demandèrent à visiter l'intérieur de la forteresse. M. de Launay commença par faire quelques difficultés, mais malheureusement eut l'imprudence de céder à leurs instances et de les mener sur la plateforme; là ils surent que les canons n'étaient point armés.

Dans un autre temps le gouverneur de la Bastille n'aurait point eu ces complaisances; mais dans-la circonstance actuelle il cherchait à gagner du temps; il gardait l'espoir que les demandes qu'il avait si souvent faites au ministre de la guerre seraient enfin écoutées, et d'heure en heure il s'attendait à voir les troupes royales fondre sur la multitude et lui arriver avec des secours d'hommes et de vivres... mais non, aucun renfort ne lui vient.

A Versailles M. de Launay passait pour être un alarmiste, et quand il peignait sa situation les ministres et les

chefs militaires l'accusaient toujours d'exagérer les dangers.

Cette disposition à traiter d'alarmistes ceux qui disent la vérité est fréquente chez les hommes qui ayant le pouvoir se trouvent éloignés des mouvements politiques:comme ils se dérangeraient à regret de leur douce quiétude, ils ne veulent pas croire aux rapports vrais que la fidélité vient leur faire

« Un jour, dit Lacretelle, M. de Launay en s'entretenant avec le maréchal de Broglie parut si troublé, si incertain que le baron de Besenval en conçut un triste augure, et dit au maréchal: Hâtez-vous de remplacer le gouverneur de la Bastille; un tel poste n'est pas en sûreté entre ses mains.

Eh! mon Dieu, ce n'était point celui qui entrevoyait le danger qui avait tort, c'étaient ceux qui ne voulaient point être réveillés de leur sécurité.

Ou M. de Launay se trompa ou il commit une faute; ce fut lorsqu'il consentit à laisser pénétrer dans l'intérieur de la forteresse les députés de l'Hôtel-de-Ville et des différents districts; car dans cette visite Thuriot de La Rozière saisit l'occasion de s'entretenir avec quelques soldats, et de s'assurer de leurs dispositions pacifiques pendant que ses deux collègues s'emparaient de l'attention du gouverneur de la citadelle.

Thuriot racontait aux invalides de la garnison que la veille leurs camarades de l'hôtel leur avaient livré vingt mille fusils et vingt canons, que M. de Sombreuil avait prêté ses chevaux pour conduire ces canons à l'Hôtel-de-Ville, et que dans tout Paris les troupes avaient fraternisé avec le peuple.

Laisser entrer un révolutionnaire là où il faut de la subordination et de l'obéissance c'est s'exposer à ce que les éléments d'ordre et de discipliné disparaissent et se perdent.

Celui qui veut la tempête laisse venir à lui l'ouragan.

Sortis de la forteresse, les députés du district de Saint-Louis-la-Culture vont rejoindre la multitude, et redoublent son audace en racontant dans ses groupes que les soldats auxquels est confiée la garde de la Bastille sont bien plus près de tendre la main aux patriotes que de leur envoyer des balles.

A cette assurance les cris Attaquons, attaquons La Bastille! retentissent de toutes parts. Pendant les pourparlers l'enthousiasme s'était un peu refroidi, l'ardeur n'était plus la même

qu'au début de la journée c'était comme un

feu qui a besoin d'une brise pour le raviver.Voici ce qui remplaça le souffle qui ranime la flamme. Un détachement de trente à quarante hommes s'était présenté devant la porte, et avait demandé, comme députation nouvelle, à être admis dans la forteresse. Par une insigne faiblesse le gouverneur venait de consentir à les recevoir...

A peine entrés dans la cour de l'avancée, ces insurgés ne gardent plus le ton de parlementaires; ils somment les invalides de leur livrer les armes du château: de Launay leur répond de manière à ne pas les satisfaire; les portes se sont refermées sur eux, et M. de Launay ne leur accordant pas tout de suite les armes qu'ils étaient venus demander ils entrent en défiance; la peur leur arrive, et quelques-uns d'entre eux trouvent moyen d'indiquer à des hommes du dehors comment ils pourront rompre les chaînes du pont-levis: alors les plus, intrépides des factieux fichent et enfoncent des baïonnettes dans le ciment qui lie ensemble les pierres des hautes murailles; à l'aide de ce frêle appui deux hommes parviennent à escalader jusqu'au toit du corps-de-garde dont une partie donne dans l'intérieur; de là à coups de hache ils cherchent à couper une pièce de bois à laquelle tiennent les chaînes qui lèvent et abaissent le pont.

Pendant qu'ils travaillent ainsi les invalides qui occupent le corps-de-garde, au lieu de tirer et de l'aire feu sur ces deux hardis révoltés, ne font qu'échanger quelques paroles avec eux.

Ces paroles ne les arrêtent pas; ils continuent leur périlleux travail; le madrier est déjà fortement entamé, la coupure se creuse,.... elle avance,.... le bois crie, rompt, et pesamment avec ses chaînes le pont s'ébranle et tombe....

Dans sa chute il écrase un de ces hommes et blesse l'autre grièvement....

Au bout de quelques instants le pont se relève, et quelques coups de fusil sont alors tirés.... des assaillants ont été atteints....

A présent les colères sont allumées de part et d'autre; leurs suites seront terribles!

Toutes les approches de la Bastille sont si encombrées par la multitude, les piques, les baïonnettes sont si rapprochées que si du haut des remparts et des tours un homme se précipitait il ne trouverait pas place pour tomber à terre; la foule dans ces passages étroits est si compacte qu'elle étouffe et s'irrite davantage; elle crie:

— Nous voulons, nous aurons la Bastille: on y massacre nos frères. A nous, Parisiens!à nous ! à bas les troupes, à bas les traîtres ! ils ont laissé entrer nos députés; à présent ils les égorgent!

— A bas! à bas les soldats de la tyrannie! à bas Launay, à bas sa tête!

Malgré ces vociférations, malgré le danger qui augmentait le gouverneur ne voulut point faire usage de quelques canons chargés à mitraille, dont l'effet eût été terrible sur

une telle masse d'assaillants Cette masse

n'est point arrêtée par quelques décharges de mousqueterie; elle avance poussée par les bandes qui arrivent derrière elle:les portes cèdent,la foule est maintenant dans les cours; partout elle frappe, elle attaque; mais ses coups sont mal dirigés:du haut d'une plateforme les invalides et des Suisses tirent sur elle, et sur une telle multitude une balle ne peut pas se perdre; il faut qu'elle blesse ou qu'elle tue; aussi le sang commence à couler, ce n'est pas assez.

— Place place ! voici des charrettes de paille. Mettons le feu à la maison du gouverneur.

—Grillons-le avec les invalides et les Suisses.

Et ces paroles sont suivies d'un prompt effet.

En quelques secondes la paille est entassée contre la demeure du marquis de Launay et contre le corps-de-garde ; le feu y est mis.

D'abord une épaisse fumée monte en

tourbillons, et va cacher les soldats qui sont sur le haut des tours; ils ne tirent plus qu'à travers un nuage... puis la flamme paraît, elle grandit, elle s'étend, elle se colle aux murs, atteint les toits, les brûle, les dévore....

Les pétillements de l'incendie, les craquements des poutres qui se brisent et qui tombent avec les murs croulants, tous ces horribles bruits vont se joindre aux cris que poussent les révoltés et aux détonations des armes à feu.

Maintenant le nombre des factieux qui ont pénétré dans les cours de la Bastille est si grand que ceux qui sont blessés, que ceux qui sont tués par les décharges qui partent d'en haut n'ont pas de place pour tomber à terre.

Debout, hideux à voir, ils sont ballottés par le flux et le reflux de la foule.

Dans cet instant d'horrible confusion un coup de canon est tiré; ce fut le seul!...

Oh! alors comme la foule s'ébranle, comme elle recule ! comme elle se disperserait si elle avait de l'espace !

Le torrent qui vient si subitement de rebrousser son cours entraîne tout avec lui. Les électeurs- députés, Thuriot et ses collègues sont enlevés par les fjp|s 4ç la multitude qui fuit épouvantée, et reportes jusqu'à l'hôtel-de-Ville.

Un homme blessé par un coup de fusil est placé sur un brancard; il demande en vain qu'on le laisse dans sa maison, voisine de de la Bastille; mais on a besoin de lui, il faut montrer sa blessure et son sang pour évoquer les haines :on le prend, on l'enlève, on le ballotte à travers les rues en criant: Vengeance ! Vengeance ! vous Le Voyez ! On MASSACRE LE PEUPLE!

Ces moyens produisent toujours leur effet; la vue du sang allume la colère.

La rage de la multitude ne peut être comparée qu'à celle d'un tigre que des chasseurs ont blessé et forcé de retourner à sa tanière.

Parvenue à la place de Grève, la foule cesse de fuir...

Elle n'entend plus retentir le canon qui lui a causé tant d'épouvante; elle commence à se remettre de sa frayeur; elle en a honte, et bientôt une nouvelle masse d'assiégeants va reprendre le chemin de la Bastille.

Des armes que renfermait l'Hôtel-de-Ville viennent d'être remises aux mains des factieux:vingt-huit mille fusils et vingt pièces de canon ont été le résultat de l'invasion des révoltés; les hommes chargés du pouvoir municipal ne leur ont opposé qu'une faible résistance... la hardiesse dans le peuple, la timidité dans les administrateurs étaient à l'ordre du jour.

Les canons roulent dans Paris, plus de cinquante mille fusils brillent au soleil.

Les piques, les bâtons ferrés arment le reste de cette innombrable multitude fuyant épouvantée tout à l'heure et maintenant ressaisie d'une belliqueuse ardeur.

Cependant malgré le courage et la confiance qui lui sont revenus, malgré les nouvelles haines qu'elle a allumées, malgré les nouveaux bras qu'elle a armés elle aurait été impuissante et se serait vainement ruée contra ces hautes et épaisses murailles de la Bastille si d'autres circonstances n'avaient hâté sa reddition.

Le régiment des gardes françaises était en pleine défection; c'était par ce beau régiment que la corruption et l'indiscipline étaient entrées dans l'armée.

Un seul bataillon de cette troupe d'élite restait fidèle à son drapeau : dans la journée du dimanche il avait eu à lutter contre un rassemblement immense qui s'était porté en armes au dépôt du régiment pour enlever son artillerie; le dépôt avait été défendu jusqu'à l'arrivée du bataillon par les jeunes enfants du régiment et par l'énergie de son officier, qui seul pendant plusieurs minutes lutta à la grille contre la masse de la populace...

Déjà les barres de fer de la grille pliaient sous les efforts du rassemblement quand le fidèle bataillon arriva au pas de course.

La vue de ces braves soldats suffit pour mettre en fuite les meneurs du mouvement; eux et la foule qui les avait suivis s'éparpillèrent, et renoncèrent pour cette fois à la capture qu'ils avaient voulu faire.

Au défaut de la force, dit M. de Conny, il fallut avoir recours à la ruse et au mensonge.

Les soldats du régiment étaient consignés depuis plusieurs jours à la caserne de la rue Verte; ils n'avaient aucune communication avec l'extérieur: les factieux jettent par dessous la porte un écrit dans lequel on exaltait le courage et la fidélité de ce bataillon, seul débris du plus beau régiment de France; on l'informait que dans l'instant même le peuple venait de prendre la Bastille, d'en égorger la garnison, et qu'il n'y avait que des lâches qui pussent se laisser enfermer dans leur caserne au lieu de voler à la défense de leurs camarades qu'ils laissaient ainsi massacrer par la populace.

C'était là, il faut l'avouer, un adroit mensonge, et celui qui en avait eu l'idée connaissait le cœur du soldat.

Un tel écrit produisit sur le fidèle bataillon l'effet qu'il devait produire; à peine a t-il été lu que tous les soldats coururent aux armes, et demandèrent à grands cris à être conduits à la Bastille pour replanter son drapeau et venger la mort des leurs.

Vainement les officiers représentent à ces soldats que la Bastille n'a pu être prise par le peuple des faubourgs, et que dès lors il est impossible que les troupes qui la défendaient aient été massacrées; le bataillon tout entier n'écoute plus ses chefs, saisit ses armes, s'empare de deux canons et de leurs caissons, fond sur la porte de la caserne, qu'il enfonce à coups de hache, et sous la conduite de deux caporaux marche vers la Bastille.

C'était là une noble faute; en désobéissant ils croyaient aller a u secours de leurs camarades. Sur le boulevard un de leurs officiers les rencontra, et se mit à leur tête dans le dessein d'entrer avec eux dans la Bastille, et de conserver au roi les débris de ce régiment.

— Place aux braves! place à leur drapeau! crie la multitude qui se range de droite et de gauche pour les laisser passer.

Arrivés en face de la forteresse, les artilleurs dirigent leurs canons sur le pont-levis: le feu a presque entièrement rompu les chaînes;un invalide, oubliant sa consigne et trahissant la confiance du gouverneur, achève à coups de hache de briser le dernier obstacle: le pont s'abaisse et donne passage dans la première cour. Le bataillon des gardes françaises y est déjà, et n'y a pas

pénétré seul; la foule a suivi les soldats égarés: malgré leur bravoure leur succès n'aurait pas dépassé cette première enceinte si les invalides avaient fait leur devoir; mais ils se souvenaient des paroles et des promesses de Thuriot et de ses collègues députés: impatients de poser les armes, ils avaient retiré les canons des remparts.

Trente-deux Suisses commandés par un loyal et vaillant officier, M. de Flue, sont seuls demeurés fidèles aux ordres du gouverneur.

Quand le marquis de Launay vit qu'une partie de la garnison ne lui obéissait plus il eut, à ce que l'on assure, la pensée de s'ensevelir sous les ruines de la forteresse qui avait été confiée à son courage en la faisant sauter; mais les invalides s'étaient saisis de la clef des poudres...

Oh! si cette terrible pensée avait été réalisée, que de ruines, que de malheurs, que de larmes, que de sang, que de morts! Mais peut-être sous cette immense, sous cette épouvantable catastrophe la révolution eût été écrasée.

Et toi, fidèle de Launay, ta fin eût été moins cruelle, ton agonie moins longue!

Alors que le bataillon des gardes françaises était entré dans la première cour une jeune et belle personne, cherchant à fuir, vint à paraître aux yeux de la foule.

— C'est la fille du gouverneur, s'écrie un homme atroce.

— Prenons-la pour otage.

— Bien, bien; que de Launay se rende avec sa garnison, ou qu'il voie sa fille expirer sous ses yeux.

— Jetez-la sur cette paillasse.

— Oui, on l'y brûlera; puisque son père s'obstine à résister au peuple il faut qu'elle meure!

— Je ne suis pas sa fille!

— Elle a honte de son père; elle le renie.

— Mettez le feu à la paillasse; il faut en finir, une femme ne peut nous arrêter.

— C'est ma fille, c'est ma fille, s'écrie un officier placé sur le haut des remparts; c'est ma fille!

— Oui, c'est mademoiselle de Montigny.

— Voilà son père.

Effectivement il s'était précipité dans la cour, il accourait auprès d'elle, étendue, évanouie, sans mouvement sur la paillasse qui commençait à prendre feu.

— Il ne la sauvera pas; et disant ces affreuses paroles un homme tire à bout portant sur M. de Montigny et le renverse.

Alors un grenadier des gardes françaises, un homme dont je me hâte de dire bien vite le nom pour que vous le bénissiez, mes enfants, Aubin Bonnemer, quitte l'escalade, vient auprès de la jeune fille, l'enlève des mains des barbares, l'emporte dans une maison voisine, l'y dépose, et retourne combattre dans la cour, car on commençait alors le siège de la seconde enceinte.

Dans un moment où la fumée s'était un peu dissipée on aperçut au sommet d'une des tours un drapeau blanc, signe de parlementaire.

— Ils se rendent ! ils se rendent! crie la multitude.

—J'Qu'un de vos officiers vienne prendre ce papier.

Et un bras s'avance à travers une espèce de créneau; c'est celui d'un officier.

Alors un homme du peuple qui s'était montré très intrépide, nommé Réole, parvint, à l'aide d'une planche qu'on plaça sur le fossé entre le pont dormant et le bord de la porte de la forteresse, à s'avancer jusqu'au créneau où l'officier tenait le papier; il le prit et le donna au sieur Elic, qui en fit lecture.

Voici son contenu : Nous avons vingt milliers de poudre; nous ferons sauter la garnison et tout le quartier si vous ne l'acceptez.

— Abaissez votre pont, et il ne vous arrivera rien.

— Acceptez-vous la capitulation; la garnit son sortira avec les honneurs de la guerre.

— Abaissez, abaissez le pont.

— Foi d'officier, s'écrie Flie, nous l'acceptons.

Alors le gouverneur donna la clef du petit pont-levis; il se baissa aussitôt, ci la foule se précipita dans ce passage étroit.

Dans la cour de la seconde enceinte les Suisses et les invalides étaient rangés en ligne et avaient posé les armes; dans les rangs de vétérans il y avait moins de tristesse que parmi les soldats suisses; les idées du jour, je vous l'ai dit ailleurs, étaient entrées dans ces têtes blanchies,rien de semblable n'était venu aux trente-deux hommes que commandait le capitaine Louis de Flue; on leur avait dit: Vous êtes au service du roi de France, il vous a confié la garde d'une de ses forteresses; êtes-vous prêts à mourir pour la défendre ?

Ils avaient répondu Oui; et certes sans l'ordre formel du gouverneur ils seraient tous morts plutôt que de poser les armes devant la populace ameutée.

La reddition de la Bastille avec si peu d'éclat ne suffisait point aux meneurs de la journée; il fallait à leurs desseins une victoire plus marquée: avec si peu de sang versé leur soif n'aurait point été assouvie.

Le canon ne cessait donc de foudroyer les murailles de la forteresse, et le danger était ainsi devenu le même pour les vainqueurs que pour les vaincus.

Après les exaltés courageux venaient les lâches, et comme on ne ripostait plus à leurs coups de fusil ils avançaient en grand nombre; eux aussi voulaient être appelés vainqueurs de la Bastille et avoir pénétré dans son enceinte; et quand ils y sont parvenus, quand ils ont appris qu'il y a eu capitulation, ils s'indignent, ils s'irritent. Launay, s'écrient-ils, n'avait-il pas capitulé des le commencement de l'attaque, n'avait-il pas laissé venir auprès de lui des parlementaires pour les faire égorger?

— Non, non, point de capitulation avec ces traîtres.

— Vengeance! vengeance!

— Où est Launay? qu'il paraisse; le peuple veut justice.

— Ne déshonorez pas votre victoire, dit un officier nommé Beoquard.

— Nous ne voulons point de tes leçons, répond un furieux, et Becquard tombe percé de deux coups d'épée: cherchant à se relever de terre, il tend la main à un de ses camarades; un coup de sabre lui abat le poignet. Âsselin veut comme lui faire entendre raison à la foule

toujours croissante et dans le délire de son succès ; un coup de feu le couche auprès de son ami.

Eiie et Hullin, deux grenadiers des gardes françaises, pour arrêter le massacre portent la capitulation à la pointe de leur épée, et crient à la multitude:

— Ne frappez plus, ne frappez plus; vous le voyez, voici la capitulation!

— A bas la capitulation! nous voulons que de Launay se montre.

— Le voici, répondent les deux grenadiers, le voici; nous venons de l'arrêter.

— Bravo ! bravo!

— Mais vous ne toucherez pas à un cheveu de sa tête; nous allons le conduire à l'Hôtel-de-Ville.

— Bravo! bravo ! là on nous fera justice.

Elie et Hullin s'étaient saisis du gouverneur de la Bastille pour le sauver de la fureur de la populace. Tous les deux cherchent à se frayer un chemin à travers la foule pressée; mais c'est avec peine qu'ils avancent de quelques pas: tous veulent voir de Launay, beaucoup veulent l'insulter et le frapper.

C'est alors qu'une cruelle agonie commence pour le fidèle officier; il est accable de coups et d'outrages.

Ah! messieurs, répète-t-il aux gardes françaises, ce n'est pas là ce que vous m'aviez promis.

— Monsieur le gouverneur, nous protégerons votre vie aux dépens de la nôtre.

— Je le sais; mais vous périrez aussi

Tenez, abandonnez-moi à ces cannibales; ils me tueront tout de suite: la mort vaut mieux que les tourments que j'endure!...

— Ah! ah! disent en ricanant les factieux qui sont les plus rapprochés de lui, il veut la mort; eh bien, il va l'avoir; voici une lanterne, elle fera son affaire.

— Vous ne le toucherez pas; nous avons répondu de lui.

— Ce sont deux traîtres ; ils veulent sauver celui qui a tiré sur nos frères.

— A bas les traîtres!

Alors ce n'est plus seulement le malheureux gouverneur qui est exposé aux cruels outrages de la multitude; Hullin et Elie sont aussi menacés.

Un flot de la foule emporte les deux grenadiers, et les sépare du gouverneur; en vain ils cherchent à revenir à lui pour le protéger encore, car ils ont engagé leur parole; mais c'est en vain, maintenant le marquis de Launay est au pouvoir de ceux qui ont soif de son sang et qui veulent jouer avec son agonie; il est traîné à la Grève.

— A la lanterne! à la lanterne!

— Tout à l'heure; nous le tenons, il ne nous échappera pas.

— Nous ne pouvons le voir, montrez-nous monsieur le marquis.

— Patience, patience, nous allons l'élever comme il mérite de l'être.

En ce temps-là, à cette époque de régénération les bourreaux sortaient en foule de la multitude; plus de cent mains se disputaient la corde qu'il fallait nouer autour du cou de la victime!

Enfin le nœud coulant est fait, le corps du gouverneur de la Bastille est élevé au dessus des têtes! et des applaudissements et des bravos se font entendre, et un pareil meurtre ne suffira pas aux Français qui y ont assisté; l'horreur appelle l'horreur, et la cruauté populaire ne veut pas boire le sang d'un seul trait.

Après le marquis de Launay ce sont Asselin et Becquard qui vont être attachés au fer de la lanterne : on aurait pu les laisser mourir dans la cour de la Bastille, où ils étaient tombés blessés et mutilés; mais là leur agonie, leurs dernières douleurs, leurs dernières convulsions n'auraient point réjoui les regards

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de la populace: ils sont donc amenés sur un' brancard jusqu'à la place de Grève.

Sans doute que bien des gens en les voyant ainsi transportés auront cru qu'on ne les avait enlevés du sol ensanglanté et fumant de la forteresse que pour les mettre en un lieu sûr, que pour les soigner et panser leurs blessures; oh ! non, le tigre joue avec la proie qu'il a saisie avant de la dévorer; le peuple révolutionné est de même.

Becquard, c'est l'invalide qui n'a plus qu'une main; il avait empêché le gouverneur de la Bastille de faire sauter la forteresse qu'il ne pouvait plus défendre.

Voici comment les révolutionnaires le récompensent; ils le pendent à la même corde qui a strangulé son chef.

Après Asselin et Becquard c'est de Losmes, major de la Bastille.

Déjà les prompts exécuteurs de la justice du peuple ont la main sur lui; un jeune homme,Belport, s'élance pour le leur arracher.

— Ah ! s'écrie-t-il en se jetant à genoux, qu'allez-vous faire? vous allez égorger le père des prisonniers à la Bastille. J'ai connu son humanité, j'y ai été renfermé: il était bon pour nous tous.

Mais la foule ne tenait compte de ses supplications et continuait toujours à maltraiter le vieillard;chaque-fois qu'un coup lui était porté l'intrépide jeune homme ou le détournait ou Je recevait.

— Je ne puis souffrir plus long-temps, dit de Losmes à Belport, que vous vous exposiez ainsi pour moi; vous allez périr aussi,et vous ne me sauverez pas.

— Non, je ne vous abandonnerai pas; vous avez été bon pour moi.

— Je n'ai fait que mon devoir.

— Je veux aussi faire le mien.

— Le vôtre est de vous conserver pour vos parents.

— Mon devoir est d'être reconnaissant envers vous.

— Ah! je mourrai moins malheureux que mes compagnons puisque j'ai trouvé un cœur comme le vôtre... Adieu, jeune homme ; adieu.

A cet instant deux brigands aux bras nus enlevèrent Belport, qui s'était attaché à M. de Losmes, et le jetèrent à l'écart; quand le jeune homme se releva de terre il aperçut le corps du major de la Bastille balancé à la fatale lanterne.

Après de Losmes ce fut M. de Miray, aide major. Après tous ces meurtres n'allez pas croire que ce soit encore tout; voilà les cadavres de de Launay, de Becquard, d'Asselin et de de Los mes gisants au dessous des réverbères: on n'en a pas encore fini avec eux; les sabres, les lances n'ont pas été remis aux mains de la multitude pour ne pas servir... les têtes des quatre victimes sont coupées et fichées comme trophées au bout des longues piques... la main de Becquard n'est point oubliée non plus; on l'a apportée de la Bastille, et elle est attachée au fer d'une lance.

Electeurs de Paris, applaudissez-vous maintenant des cinquante mille piques que vous avec commandées et que vous avez distribuées au peuple ; vous le voyez", elles sont utiles dans l'occasion; mais passez, passez vite ; il pourrait dégoutter du sang sur vous.

D'au dessous de ces têtes coupées qui s'aperçoivent de loin, et qui vont s'élevant et s'abaissant, agitées et ballottées, savez-vous quel est le cri que poussent les cannibales?

C'est celui de Liberté! Liberté! Oh! quel baptême de sang ils ont donné à ce mot que les révolutionnaires prennent encore pour devise! il est cependant tout usé de mensonge. *

Un autre officier de la Bastille, M. de Persan , fut tué à coups de fusil sur le port au blé. M. Garon, lieutenant, couvert de blessures, fut porté à l'Hôtel-de-Ville.

Dumont, soldat invalide, mourut à l'Hôtel-Dieu de quatre coups de feu qu'il avait reçus sur les remparts de la Bastille.

Je ne voudrais pas omettre un seul nom de nos premiers martyrs; il faut toujours honorer les fidèles.

L'ivrogne qui a bu le matin veut encore boire le soir; il en est de même de la populace quand elle s'est enivrée de sang; elle se rassasie difficilement du carnage: ç'avait été à grand'peine que les gardes françaises étaient parvenus dans la matinée à sauver de sa fureur les invalides et les Suisses.

Les Suisses! leur jour viendra bientôt. Le marquis de La Salle déploya dans cette journée de troubles et de crimes un grand courage et une grande humilité; bien des victimes furent arrachées par lui des mains des assassins.

C'était l'heure où les manufactures se ferment et.renvoient leurs ouvriers; iieure qui suit le travail de la journée et qui précède le repos de la nuit, heure qui fait naître à Paris une agitation nouvelle, car c'est alors que l'on voit s'ouvrir les salles' de spectacle, les guinguettes où l'on danse et les maisons où l'on joue.

A ce moment la population des faubourgs semble doublée ; chacun vient sur le seuil de la maison qu'il habite avec tant d'autres pour s'entretenir avec les voisins et les voisines des événements de la journée. Le jour où la Bastille avait été prise on sent que les conversations devaient être longues et animées: elles avaient succédé au bruit du canon, aux roulements des tambours, aux cris de victoire; depuis deux heures environ il était revenu un peu de silence et comme un peu de calme à la grande cité...

Les femmes, les filles, les sœurs de ceux qui s'appelaient superbement Les Vainqueurs De La Bastille se couronnaient alors de Heurs et de rubans rouges et bleus pour s'aller montrer dans les théâtres et dans des quartiers éloignés; les cannibales promenaient encore les tètes des victimes immolées dans la matinée.

C'est là ce qui se voit souvent dans les capitales; ces grands corps sont au même instant livrés aux émotions les plus diverses et les plus opposées; ici l'émeute se rue, là l'ordre règne; ici l'on danse, là on se tue.

Tout à coup ceux qui causaient sur le seuil de leur demeure et les groupes qui s'étaient formés aux carrefours écoutent; les terribles rumeurs viennent de renaître; elles approchent, elles grandissent; ce sont encore des cris de triomphe et de joie !...

Quelle nouvelle victoire a donc été remportée?

Écoutez!

Deux députés du Palais-Royal venaient d'entrer dans la salle où siégeait le comité des électeurs de Paris, et là avaient dénoncé M. de Flesselles, prévôt de Paris, comme un traître à la patrie qui depuis vingt-quatre heures trompait ses concitoyens par de fausses promesses d'armes et de munitions.

M. de Flesselles présent se leva, répondit avec sang-froid, et dut se croire justifié dans l'esprit du comité.

Mais bientôt une députation du district des Blancs-Manteaux vint renouveler les dénonciations des deux députés du Palais-Royal.

La haine, la calomnie, la vengeance avaient dans tous les quartiers des voix prêtes à dénoncer.

— Quand j'ai promis des armes, dit M. de Flesselles de nouveau interrogé, c'est que l'on m'en avait promis; quand je n'en ai point donné c'est que je n'en avais pas; si j'ai trompé c'est que l'on m'avait trompé moi-même.

— C'est un traître ! crie un député; il veut gagner du temps pour nous faire perdre le nôtre.

— Voici, voici la preuve de sa trahison. On vient de trouver sous le réverbère de la place de Grève, dans la poche de son digne complice de Launay, dont le peuple a fait justice, un billet que voici.

— Lisez! lisez!

Alors un des membres du comité lut ce peu de mots:

« J'amuse les Parisiens avec des cocardes et des promesses: tenez bon jusqu'au soir; vous aurez du renfort.

Après cette lecture un des électeurs, Garan de Coulon, s'adressant au prévôt des marchands, lui crie:

— Vous avez trahi la patrie, la patrie vous abandonne.

— C'est vous, monsieur, ajoute un autre membre du comité, c'est vous qui serez responsable des malheurs qui vont arriver: vous n'avez pas encore donné les clefs des magasins de la ville: où sont les armes et les canons?

 

— Sa trahison est maintenant prouvée; qu'il sorte du comité.

— Je sortirai, répond M. de Flesselles; mais je prie que deux de ces messieurs viennent chez moi visiter mes papiers, et l'on verra si je suis un traître.

Après ces paroles le prévôt des marchands, fort de la pureté de sa conscience, allait sortir.

de la salle; mais à ce moment elle était remplie d'une foule immense qui y avait fait irruption, et qui ne voulait pas laisser échapper une victime qu'on venait de lui marquer.

— A quoi bon le laisser aller chez lui?

— Messieurs, c'est pour me justifier; laissez moi sortir d'ici.

n -^w Oui* tu en sortiras.

Alors des brigands se saisissent de lui, et l'entraînent; à peine est-il arrivé sur la place, un d'eux s'écrie:

 --Traître, tu n'iras pas plus loin!

Et en même temps lui tire droit au Cœur à bout portant un coup de pistolet. La foule se précipite sur lui. .

'—-Quel dommage 1 nous ne pouvons pas le faire souffrir, le traître! il est mort.

— Sa mort a été trop douce; il aurait fallu l'écarteler.

v. *_ Le couper en morceaux..i

— Et envoyer ses quartiers à la cour. Pendant ces hideux propos la multitude se

presse autour du cadavre, et continue le supplice sur ses membres inanimés; 6a tête, les lambeaux de sa chair sont portés au bout des piques : horribles trophées de plus .

On a pu voir que le comité des électeurs de Paris avait cédé avec as^ez d'empressementà tbût ce tjbe l'es factieux Venaient ëxigér de litî.' eh btert, toutes ces condéscéndahcéshavàtëht pu le mettre à l'abri de l'inconstance populâiié; il avait été approuvé, loué et exalté par la IliUhitudè, et voilà que maintenant les voix de la multitude le menacent et le maudissent. Dans sa peur il quitte iè lieu de ses délibérations, et ta se réfugier dans une salle voisine. Au bout de quelque temps les électeurs sont revenus à leurs siéges accoutumés pblir être témoins de l'ovation que la foule fait à Elie et à Hullin ; elle les proclame Vainqueurs De La BasTille, et pose sûr leurs fronts des couronnés de laurier et de chêne. A ces palmes le sang vient encore se mêler ; car pendant que ces joies civiques éclatent sous les voûtes de l'IIôtel-de-Ville, en face, sous ses fenêtres, la populace s'abandonnait aux plus lâches fureurs. Le brigand qui avait assassiné le prevôt des marchands se montrait fièrement la tète haute au milieu d'un nombreux, cortège, et des hommes à ses côtés criaient en le montrant aû peûple: Voilà Le Citoyen Qui A Tue M. Ukflesselles..ei, chose honteuse à redire, du haut de quelques fenêtres des rubans, dés fleûrs et des couronnes sont jetées sur la tète* dû riieûrtrier!

Il fallait faire hommage des têtes coupées au Palais-Royal; aussi elles V furent portées et promenées dans les cours: on ne dit pas que le prince payeur des faubourgs les ait regardées.

Les Vainqueurs De La Bastille n'avaient pas à montrer à Paris que ces sanglantes enseignes de leur triomphe ; ils promenaient aussi dans les rues les prisonniers délivrés. Il y avait eu depuis long-temps tant .de déclamations contre l'arbitraire, le despotisme et la tyrannie; pour faire assiéger et prendre la prison d'état on avait tant répété que ses cachots et ses geôles étaient comblés de malheureux enchaînés que la foule avait dû s'attendre à voir les captifs en sortir par centaines.

Ils étaient au nombre de Sept!

Et parmi ces sept prisonniers pas un seul n'avait été mis à la Bastille pour affaire d'état; quatre avaient été arrêtés pour de fausses lettres de change, trois autres pour des désordres qui auraient jeté l'opprobre sur leurs familles s'ils avaient été amenés devant les tribunaux. Souvent alors les parents qui ne pouvaient pas contenir les écarts de leurs fils et qui les voyaient souiller un nom honorable demandaient à l'autorité de leur prêter main-forte pour les arrêter sur la pente de l'abîme. Grâce à cet arbitraire il y avait moinsd'écoles de scandale pour le peuple qu'il n'y en a aujourd'hui, et les choses honteuses et flétrissantes n'étaient pa données en pâture" chaque jour du haut des tribunaux à la populace, toujours avide d'émotions

Rien n'était plus cruel que cette ovation forcée que les libérateurs décernaient aux libérés : ces hommes long-temps détenus, accoutumés au silence de leur prison, étaient étourdis du bruit qu'ils entendaient; éblouis du mouvement dans lequel ils se trouvaient si subitement jetés, pâles, défaillants, saisis de vertige, ils regardaient avec des yeux hébétés la foule agitée et bruyante qui les emportait en triomphe. Un d'eux, devenu fou, avait depuis plusieurs années laissé croître sa barbe, qui lui descendait sur la poitrine; les traits de cet homme avaient l'expression d'une douloureuse surprise : c'était lui surtout qui attirait les regards de la multitude; bien des voix s'élevaient et lui criaient:

— Homme à la longue barbe, qui êtes vous'?

— Je suis le major de l'immensité, répondait le fou...

Ce pauvre aliéné s'appelait Whyte; avant d'être enfermé à la Bastille il avait été détenu au château de Vincennes : après sa délivrance sa liberté ne dura pas long-temps ; lesélecteurs du comité de Paris l'envoyèrent à Cbarenton, et la folie qui lui était venue dans son étroite chambre de la Bastille, la peusée fixe de se croire maître de l'immensité, lui qui n'avait eu pendant de longues années que quelques pieds carrés pour se mouvoir, ne l'abandonna pas; en mourant il réi pétait Immensité! Immensité! Son Ame allait la voir!

Le sieur de Solages, comte de Carmond, avait été renfermé pour des déréglements de jeunesse d'après la demande de son père. Eu passant sur le boulevavt il dit à ceux qui le portaient: Je me sens très mal, laisseztinoi descendre... Non, non, répondirent les vain» queurs du jour; nous avons besoin de moUr trer. au peuple tous ceux que nous avons dé-* livrés: si vous aviez été plus nombreux, à la bonne heure; mais vous êtes trop peu de libérés pour que nous vous laissions aller.

Tavernier avait passé trente neuf ans eu prison: quand des gardes françaises entrèrent dans sa chambre il leur cria: N'avancez pas ou je vous tue.

— Nous venons vous, délivrer.

—On ne délivre pas ici. .:

— Il n'y a plus de BaMillc; vous êtes libre, nous vous apportons la liberté. M n'y a plus de liberté; retirez-vous ou je vous écrase.

Parlant ainsi il avait saisi une chaise* et l'élevant d'un bras encore vigoureux il en menaçait ceux qui venaient de pénétrer dans la cellule qu'il avait si longtemps habitée seul.

Après quelques instants de lutte on se saisit de lui, et de force on le rendit à la liberté: à lui aussi cette liberté n'était pas bonne; ses libérateurs s'en aperçurent, et le firent conduire à Gharenton.

Les autres prisonniers étaient détenus pour falsification de lettres de change, hommes si peu dignes des honneurs d'une ovation que quelques mois après leur délivrance de la Bastille on les y fit rentrer; mais pour le jour du triomphe, pures ou impures, il fallait montrer aux regards de tous tes victimes de ta tyrannie délivrées par le peuple.

Un chef des factieux, l'abbé Fauchet, en parlant du jour où la Bastille a été prise, s'est écrié.: Journée heureuse où l'humanité rnwtç par la, servitude s'est ranimée par la pensée!... » !..

Malgré la victoire, malgré le triomphe, malgré les félicitations, les congratulations que les vainqueurs se faisaient entre eux, sous toutes ces apparences de joie il y avait dans Paris une vive inquiétude; tout le monde se disait:

La cour se réveillera enfin; les ministres du roi finiront par sévir, non plus contre une émeute, mais contre une révolution qui se lève forte et menaçante.

Le peuple porte dans ses craintes la même exagération que dans son orgueil: tout à l'heure il marchait superbe et le front Haut, enflé de son succès, le regard hardi; il semblait vouloir tout défier, et tout à coup sa contenance a changé; il ne crie plus, il écoute; il ne menace plus, il s'enquiert des forces de l'ennemi.

Ecoutez les propos qui se tiennent, les groupes formés çà et là dans les rues « Le roi et les princes ont juré

de reprendre la Bastille; ils vont marcher sur Paris; déjà plus de quinze mille hommes sont campés dans le bois de Boulogne.

Le prince de Gondé et le prince de Lambesc les commandent; ils ont fait devant la reine le

serment d'exterminer tous les patriotes

Malheur! malheur aux vainqueurs de la Bastille s'ils viennent à tomber aux mains des Allemands et des Suisses ! »

D'autres ajoutaient: « Les princes se sont rendus à l'Orangerie de Versailles; on y a fait jouer: 0 Richard! ô mon roi! à la musique des régiments; les soldats, auxquels l'on a pas épargné le vin, ont formé des danses; une joie insolente a éclaté de toutes parts; des dames de la reine, des courtisans sont venus se mêler à ce délire et l'ont partagé.

Ces propos répandaient l'effroi à un tel point qu'un corps assez nombreux de bourgeois armés, placé dans la rue Vaugirard, ayant entendu un bruit de chaînes dans le lointain, et s'imaginant que ce pouvait être un train d'artillerie de siège, fut saisi d'une terreur panique; un homme qui traversait la rue dans ce moment ayant crié: Voila Les Hussards! toute la troupe de vainqueurs déserta son poste.

Cependant un des fuyards arrivé dans une maison osa se mettre à la fenêtre, et découvrit que ce prétendu train d'artillerie et que cette colonne de hussards n'était qu'une charrette de roulier chargée de fer et attelée de six chevaux. Je pourrais citer plusieurs autres traits qui vous prouveraient, mes enfants, qu'après l'exaltation de la matinée, après la Bastille tombée au pouvoir de la multitude, après le sang versé, après les têtes coupées et promenées dans les rues, Paris était sombre, consterné, abattu comme l'homme qui a commis le mal et qui sent le remords : dans cet état il eût mieux aimé un pardon du roi qu'une victoire de plus.

1l aurait fallu profiter de cet instant de stupeur; mais Dieu rend aveugles ceux qu'il veut punir. Pendant la journée du 14 le canon de la Bastille avait été entendu à Versailles, et là on disait; C'est de bon augure; car cela prouve que le combat est engagé, et le résultat ne peut être que le succès: comment la populace pourrait-elle résister à des troupes régulières et fidèles; les coups de canon prouvaient qu'il* n'y avait plus d'irrésolution parmi elles et qu'elles faisaient leur devoir.

Tout était donc pour le mieux

Vers la nuit on connut avec tous leurs détails les, faits de la journée; des témoins étaient venus raconter comment la Bastille était tombée au pouvoir du peuple; ils avaient redit les horreurs sanglantes de la mort du marquis de Launay et de ses officiers: eh bien, ces relations trouvaient des incrédules, et les vieux militaires optimistes répondaient: Il est impossible qu'une forteresse comme la Bastille, défendue par des soldats dévoués et par du canon, ait été prise par des bourgeois armés de piques et de mauvais fusils, par des habitants de faubourgs sans discipline et sans chef renommé; et quand à ces dénégations on opposai la, réalité du fait, obstinés, ils ajoutaient:

Cela ne s'est, jamais vu.

C'est là un des torts, çudu moins un des malheurs des hommes qui ont vieilli; ils veulent que l'avenir soit toujours jeté dans le moule du passé; ils n'ont vit que cela, et Us s'entêtent à croire que leurs fils ne verront que ce qu'ils ent vu: à les écouter on croirait que le temps dans sa marche incessante ne peut jamais changer de chemin, et que les siècles en passant sur le. monde ont pris l'engagement de so ressembler tous

Cette disposition d'esprit est toute remplie, de dangers quand elle vient aux gouvernants; car elle donne une fausse sécurité et endwï sur le bord de l'abîme» C'était malheureuse-' ment celle de la cour de Versailles; on jouait la confiance autour de Louis XVL et lui, qui voyait presque toujours mieux que ses conseillers, dit à quelques courtisans qui affectaient de la gaieté : Messieurs je ne saurais dire comme vous

— Mais, répondit le comte de Vergennes, est-ce que de roi peut croire aux récits exagérés que l'on est venu faire à sa majesté?

— Messieurs, on a parlé de beaucoup de sang versé, de fidèles serviteurs massacrés; je ne sais encore si tout cela est bien exact, mais le doute seul doit empêcher de sourire.

Vous devinez qu'après ces paroles du roi son salon prit un aspect plus sérieux.

Pourquoi dans ce moment un royaliste bien inspiré, un royaliste que l'étiquette n'eût point encore énervé, n'a-t-il pas élevé la voix pour dire au petit-fds de Henri IV: Sire, montez à cheval; venez à Paris à la tête des régiments que vous gardez ici inactifs; venez, tout ce qu'il y a de fidèle et de dévoué se pressera autour de vous; venez, montrez-vous au peuple égaré; il sait que vous tenez le sceptre avec justice; prouvez-lui que vous portez bien l'épée: sire, dans les temps comme ceux-ci l'épée est le meilleur sceptre; il y a des jours où le casque va mieux aux rois que la couronne.

Hélas ! personne ne parla ainsi au roi et dans la nuit du 14 juillet, après la prise de la Bastille, après les têtes coupées et promenées dans Paris, après tant de sanglantes horreurs, l'étiquette voulut que dans le château de Versailles le coucher eût lieu comme à l'ordinaire, et que le lendemain rien ne fût dérangé à l'heure du lever

 

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