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20 Jan

16 décembre 1792: Jean-Baptiste Cléry raconte

Publié par Louis XVI  - Catégories :  #Journal de Cléry

Le seize, à quatre heures après dîner, il vint une autre députation de quatre membres de la Convention, Talazé, Cochon, Grandprè et Duprab, faisant partie de la Commission des vingt et un nommée pour examiner le procès du Roi.

 

Us étoient accompagnés d'un secrétaire, d'un huissier et d'un officier de la garde de la Convention: ils apportaient au Roi son acte d'accusation, et les pièces relatives à son procès ; la plupart trouvées aux Tuileries dans une armoire secrète de l'appartement de Sa Majesté, nommée par le ministre Rolland, Armoire de Fer.


La lecture de ces pièces, au nombre de cent sept, dura depuis quatre heures jusqu'à minuit: toutes furent lues et paraphées par le Roi, ainsi qu'une copie de chacune d'elles qu'on laissa entre ses mains.

 

Le Roi étoit assis à une grande table; M. Tronchet à côté, les Députés vis-à-vis.

 

Après la lecture de chaque pièce, Valazê demandoit au Roi:  Avez-vous connoissance?" etc.

 

Il répondoit oui ou non sans autre explication.

 

Un autre Député les lui faisoit signer, ainsi que la copie qu'un troisième proposoit de lui lire chaque fois, ce dont Sa Majesté le dispensoit toujours.

 

Le quatrième faisoit l'appel des pièces par basses et par numéros, et le secrétaire les enregistroit, à mesure qu'elles étoient remises au Roi.

 

Sa Majesté interrompit la séance pour demander aux Conventionnels, s'ils vouloient souper; ils y consentirent: je leur fis servir une volaille froide et quelques fruits, dans la salle à manger. M. Tronchet ne voulut rien accepter, et resta seul avec le Roi dans sa chambre

 

Un Municipal nommé Merceraut, alors tailleur de pierres et ancien Président de la Commune de Paris, quoique porteur de chaises à Versailles avant la Révolution, se trouvoit ce jour-là de garde au Temple, pour la première fois.

 

Il étoit vêtu de son habit de travail en lambeaux avec un très mauvais chapeau rond, un tablier de peau et son écharpe aux trois couleurs; cet homme avoit affecté de s'étendre auprès du Roi dans un fauteuil, tandis que Sa Majesté étoit sur une chaise; il tutoyoit, le chapeau sur la tête, ceux qui lui adressoient la parole: les membres de la Convention en furent étonnés, et pendant qu'ils soupoient, l'un d'eux me fit plusieurs questions sur ce Merceraut, et sur la manière dont la Municipalité traitoit le Roi.

 

T'allois répondre, lorsqu'un autre Commissaire dit à ce Conventionnel de cesser ses questions, qu'il"était défendu de me parler, et qu'on lui donneroit à la chambre du Conseil tous les détails qu'il pourroit désirer.

 

Le Député craignant de s'être compromis ne répliqua rien.


On reprit l'interrogatoire.

 

Dans le nombre des pièces qu'on lui présentoit, Sa Majesté aperçut la déclaration qu'elle fît à son retour de Varennes, lorsque MM. Tronchet, Barnave et Duport furent nommés par l'Assemblée constituante pour la recevoir.

 

Cette déclaration étoit signée du Roi et des Députés.

 

"Vous reconnoissez  cette pièce pour authentique, dit le Roi à monsieur Troncket, voilà votre signature. "

 

Quelques-unes des liasses renfermoient des projets de constitution apostilles de la main de Sa Majesté: plusieurs de ces notes étoient écrites avec de l'encre, d'autres avec un crayon; on présenta aussi au Roi des registres de la police dans lesquels étoient des dénonciations faites et signées par des serviteurs de Sa Majesté: cette ingratitude parut l'affecter beaucoup.

 

 

Les délateurs n'avoient feint de rendre compte de ce qui se passoit chez le Roi ou chezla Beîne au Château des Tuileries, que  pour donner plus de vraisemblance à leurs calomnies.


Lorsque la députation fut sortie, le Roi prit quelque nourriture et se coucha, sans se plaindre de la fatigue qu'il avoit éprouvée.

 

Il me demanda seulement si l'on avoit retardé le souper de sa famille: sur ma réponse négative, J'aurois craint, dit-il, que ce retard ne lui eût donné de l'inquiétude."

 

Il eut même la bonté de me faire un reproche, de ce que je n'avois pas soupé avant lui.

 

Quelques jours après, les quatre Députés, membres de la Commission des vingt et un, revinrent au Temple.

 

Ils firent lecture au Roi de cinquante et une nouvelles pièces qu'il signa et parapha, comme les précédentes; ce qui faisoit, en tout, cent cinquante huit pièces dont on lui laissa les copies.


Depuis le quatorze jusqu'au vingt-six décembre, le Roi vit régulièrement ses conseils: ils venaient à cinq heures du soir et se retiroient à neuf.

 

M. de Sèze leur fut adjoint.

 

Tous les matins, M. de Malesherbes apportoit à Sa Majesté les papiers-nouvelles, et les opinions imprimées des Députés, relatives à son procès.

 

Il préparoït le travail do chaque soirée, et restoit avec Sa Majesté une heure ou deux.

 

 

Le Roi daignoit souvent me donner à lire quelques-unes de ces opinions, et me disoit ensuite:

 

"Comment trouvez-vous l'opinion d'un tel?"

 

— "Je manque de termes pour exprimer mon indignation, répondois-je à Sa Majesté; mais vous, Sire! comment pouvez-vous lire tout  cela sans horreur?"

 

— "Je vois jusqu'où va la méchanceté des hommes, me disoit le Roi, et je ne croyois pas qu'il s'en trouvât de semblables.

 

Sa Majesté ne se couchoit jamais sans avoir lu ces différentes pièces, et pour ne pas compromettre M. de Malesherbes, elle avoit ensuite la précaution de les brûler elle-même dans le poêle de son cabinet.

 

J'avois déjà trouvé un moment favorable pour parler à Turgi, et pour le charger de faire passer à madame Elizabeth des nouvelles du Roi.

 

Turgi me prévint le lendemain que cette Princesse en lui rendant sa serviette après le dîner, lui avoit glissé un petit papier écrit avec des piqûres d'épingle, par lequel elle me disoit de prier le Roi de lui écrire un mot de sa main.

 

Le même soir, je fis part à Sa Majesté du désir de madame Elisabeth.

 

Comme on lui avoit donné du papier et de l'encre depuis le commencement de son procès, le Roi écrivit à sa soeur un billet décacheté, en me disant qu'il ne contenoit rien qui pût me compromettre, et que j'en prisse lecture.

 

Sur ce dernier point, je suppliai Sa Majesté de me dispenser pour la première fois de lui obéir.


Le lendemain je remis le billet à Turgi, qui me rapporta la réponse dans un peloton de fil qu'il jeta sous mon lit en passant près de la porte de ma chambre.

 

Sa Majesté vit avec beaucoup de plaisir que ce moyen d'avoir des nouvelles de sa famille eût réussi; je lui observai qu'il étoit facile de continuer cette correspondance.

 

Le Roi me remettoit les billets, j'avois soin d'en diminuer le volume et de les couvrir de fil de coton: Tarai les trouvoit dans l'armoire où étoient les assiettes pour le service de la table, et se servoit de différens moyens pour me rendre les réponses; lorsque je les donnois au Roi, il me disoit toujours avec bonté : Prenez garde, c'est trop vous  exposer.

 

La bougie que me faisoient remettreles Commissaires étoit en paquets ficelés.

 

Lorsque j'eus de la ficelle en assez grande quantité, j'annonçai au Roi qu'il ne tenoit qu'à lui de donner plus d'activité à sa correspondance, en faisant passer une partie de cette ficelle à madame Elizabeth, qui étoit logée au-dessus de moi, et dont la fenêtre répondoit perpendiculairement à celle d'un petit corridor qui communiquoit à ma chambre.

 

La Princesse pendant la nuit pouvoit attacher ses lettres à cette ficelle et les laisser glisser jusqu'à la fenêtre qui étoit au-dessous de la sienne.

 

Un abat-jour en forme de hotte, placé à chaque fenêtre ne permettoit pas de craindre que les lettres pussent tomber dans le jardin: le même moyen pouvoit servir à la Princesse pour recevoir des réponses.

 

On pouvoit aussi attacher à la ficelle un peu de papier et d'encre dont les Princesses étoient privées.

 

"Voilà un bon projet, me dit Sa Majesté, nous en ferons usage, si celui dont nous nous sommes servis  jusqu'aujourd'hui devient impraticable."

 

Effectivement le Roi l'employa dans la suite.

 

Il attendoit toujours huit heures du soir pour l'exécution de cette correspondance; alors je fermois la porte de ma chambre et celle du corridor, je causois avec les Commissaires de la Commune, ou je les engageois à jouer pour détourner leur attention.

Ce fut dans ce temps que Marchand, garçon servant, père de famille, qui venoit de recevoir ses appointemens de deux mois, montant à la somme de deux cents livres, fut volé dans le Temple; cette perte étoit considérable pour lui.

 

Le Roi qui avoit remarqué sa tristesse, en ayant appris la cause, me dit de remettre à Marchand la somme de deux cents livres, en lui recommandant de n'en parler à personne, sur-tout qu'il ne cherchât pas à le remercier, car, ajoutat-il, il se perd roi

 

Machand fut sensible au bienfait de Sa Majesté, mais il le fut encore plus à la défense de lui en témoigner sa reconnoissance.

 

Depuis sa séparation d'avec la famille royale, le Roi refusa constamment de descendre dans le jardin ; quand on lui en faîsoit la proposition, il répondoit : 

 

"Je nepeux 33me résoudre à sortir seul; la promenade ne »m'étoit agréable, qu'autant ,que j'en jouis»sois avec ma fainilie.« Mais quoique éloi( )


gné des objets cliers à son coeur, quoique certain de sa destinée, il ne laissoit échapper ni plaintes, ni murmures: il avoit déjà pardonné à ses oppresseurs.

 

Chaque jour il puisoit dans son cabinet de. lecture les forces qui soutenoient son courage ; en sortoit-il?

 

c'étoit pour se livrer aux détails d'une vie toujours uniforme, mais toujours embellie par une foule de traits de bonté.

 

Il daignoit me traiter comme si j'avois été plus que son serviteur; il traitoit les Municipaux de garde auprès de sa personne, comme s'il n'avoit pas eu à s'en plaindre, et causoit avec eux, comme autrefois avec ses sujets.

 

C'étoit des objets relatifs à leur état, qu'il les entretenoit, de leur famille, de leurs enfans, des avantages et des devoirs de leur profession.

 

Ceux qui l'entendoient étoient étonnés de la justesse de ses remarques, de la variété de ses connoissances, et de la manière dont elles étoient classées dans sa mémoire.

 

Ses conversations n'avoient pas pour but de le distraire de ses maux; sa sensibilité étoit vive et profonde, mais sa résignation étoit encore supérieure à ses malheurs.

 

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