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25 Oct

26 octobre 1792: Jean-Baptiste Cléry raconte

Publié par Louis XVI  - Catégories :  #Journal de Cléry

 

Pendant le dîner de la famille royale, un Municipal entra suivi de six gendarmes, le sabre à la main, d'un greffier et d'un huissier, tous deux en costume; je crus qu'on venoit chercher le Roi, et je fus saisi de terreur: la famille royale se leva, le Roi demanda ce qu'on lui vouloit; mais le Municipal, sans répondre, m'appela dans une autre chambre: les gendarmes le suivirent, et le greffier m'ayant lu un mandat d'arrêt, on se saisit de moi pour me traduire au tribunal.

 

Je demandai la permission d'en prévenir le Roi; on me répondit que dès ce moment, il ne m'étoit plus permis de lui parler.

 

"Prenez seulement une chemise, ajouta le Municipal, cela ne sera pas long."

 

Je crus l'entendre et n'emportai que mon chapeau.

 

Je passai à côté du Roi et de sa famille qui étoient debout et consternés de la manière dont on m'enlevoit.

 

La populace rassemblée dans la cour du Temple m'accabla d'injures, en demandant ma tête.

 

Un officier de laGarde nationale dit qu'il étoit nécessaire de me conserver la vie, jusqu'à ce que j'eusse révélé les secrets dont j'étois seul dépositaire, et les mêmes vociférations se firent entendre pendant ma route.

 

Je fus à peine arrivé au Palais de Justice qu'on me mit au secret; j'y restai six heures, occupé, mais en vain, à découvrir quels pouvoient être les motifs de mon arrestation: je me rappelai seulement que, dans la matinée du dix août, pendant l'attaque du château des Tuileries, quelques personnes qui s'y trouvoient enfermées, et qui cherchoient à en sortir, m'avoient prié de cacher dans une commode qui m'appartenoit, plusieurs effets précieux, et même des papiers qui auroient pu les faire reconnoître; je crus que ces papiers avoient été saisis, et que peut-être ils allouent causer ma perte.

 

A huit heures, je parus devant des juges qui m'étoient inconnus.

 

C'étoit un tribunal révolutionnaire établi le dix-sept août, pour faire un choix entre ceux qui avoient échappé à la fureur du peuple, et les mettre à mort.

 

Quel fut mon étonnement, lorsque j'aperçus sur le fauteuil des accusés, ce même jeune homme soupçonné de m'avoir remis une lettre, trois semaines auparavant, et lorsque je reconnus dans mon accusateur cet officier municipal qui m'avoit dénoncé au conseil du Temple.

 

On m'interrogea, des témoins furent entendus.

 

Le Municipal renouvela son accusation; je lui répliquai qu'il n'étoit pas digne d'être magistrat du peuple; que puisqu'il avoit entendu le froissement d'un papier et cru voir qu'on me remettoit une lettre, il auroit du me fouiller sur-le-champ, au lieu d'attendre dix-huit heures, pour me dénoncer au conseil du Temple.

 

Après les débats, les Jurés passèrent aux opinions, et Sur leur déclaration nous fumes acquittés.

 

Le Président chargea quatre Municipaux présens à mon jugement, de me reconduire au Temple: il étoit minuit.

 

J'arrivai au moment où le Roi venoit de se coucher, et il me fut permis de lui annoncer mon retour.

 

La famille royale avoit pris le plus vif intérêt à mon sort, et me croyoit déjà condamné.

 

Ce fut à cette époque que la Reine vint habiter l'appartement qu'on lui avoit préparé dans la grande tour; mais ce jour là même, si vivement désiré, et qui semblent promettre à Leurs Majestés quelques consolations, fut marqué, de la part des officiers municipaux, par un nouveau trait d'animosité contre la Reine.

 

Depuis son entrée au Temple, ils la voyoient consacrer son existence au soin de son fils, et trouver quelque adoucissement à ses maux dans sa reconnoissance et dans ses caresses, ils l'en séparèrent sans l'en prévenir: sa douleur fut extrême.

 

Le jeune Prince ayant été remis au Roi, je fus chargé de son service.

 

Avec quel attendrissement la Reine ne me recommanda-t-elle point de veiller sur les jours de son fils!

 

Les événemens dont j'aurai désormais à parler s'étant passés dans un local différent de celui dont j'ai donné la description, je crois devoir faire connoître la nouvelle habitation de Leurs Majestés.

 

La grande tour d'environ cent cinquante pieds de hauteur, forme quatre étages qui sont voûtés, et soutenus au milieu par un gros pilier, depuis le bas jusqu'à la flèche.

 

L'intérieur est d'environ trente pieds en carré.

 

Le second et le troisième étages destinés à la famille royale, étant, comme les autres, d'une seule pièce, furent divisés en quatre chambres par des cloisons de planches.

 

Le rez de chaussée étoit à l'usage des Municipaux; le, premier étage servoit de corps de garde; le Roi fut logé au second.

 

La première pièce de son appartement étoit une antichambre (i) où trois portes différentes conduisoient séparément aux trois autres pièces.

 

En face de la porte d'entrée étoit la chambre du Roi (2) dans laquelle on plaça un lit pour monsieur le Dauphin: la mienne se trouvoit à gauche (3), ainsi que la salle à n anger (4) qui étoit séparée de l'antichambre par une cloison en vitrage.

 

Il y avoit une cheminée dans la chambre du Roi: un grand poêle placé dans l'antichambre chauffoit les autres pièces.

 

Chacune de ces chambres étoit éclairée par une croisée, mais on avoit mis en dehors de gros barreaux de fer et des abats-jour qui empéehoient l'air de circuler; les embrasures des fenêtres avoient neuf pieds de profondeur.

 

La grande tour communiquoit par chaque étage à quatre tourelles placées sur les angles.

 

Dans une de ces tourelles étoit l'escalier (5) qui alloit jusqu'aux créneaux; on y avoit placé des guichets de distance en distance au nombre de sept.

 

De cet escalier on entroit dans chaque étage en franchissant deux portes: la première étoit en bois de chêne fort épais, et garnie de clous, la seconde en fer.

 

Une autre tourelle (6) donnoit dans la chambre du Roi et y formoit un cabinet.

 

On avoit ménagé une garde robe (7) dans la troisième.

 

La quatrième (8) renfermoit le bois de chauffage: on y déposoit aussi pendant le jour les lits de sangle sur lesquels les Municipaux de garde auprès de Sa Majesté passoient la nuit.

 

Les quatre pièces de l'appartement du Roi avoient un faux plafond en toile, les. cloisons étoient recouvertes d'un papier peint.

 

Celui de l'antichambre représentons l'intérieur d'une prison, et sur un des panneaux, on avoit affiché en très-gros caractères, la déclaration des droits de l'homme, «ncadrée dans ime bordure aux trois cou» leurs.

 

Une commode, un petit bureau, quatre chaises garnies, un fauteuil, quelques chaises de paille, une table, une glacesur la cheminée et un lit de damas verd, composoient tout l'ameublement: ces meubles, ainsi que ceux des autres pièces, avoient été pris au palais du Temple.

 

 

Le lit du Roi étoit celui qui servoit au capitaine des gardes de monseigneur le comte d'Artois. (*)

 

La Reine logeoit au troisième étage: la distribution en étoit à-peu-près la même que celle de l'appartement du Roi.

 

La chambre à coucher de la Reine (9) et de madame Royale étoit au-dessus de celle du Roi: la tourelle (10) leur servoit de cabinet.

 

Madame Elizabeth occupoit la chambre (11) au-dessus de la mienne, la pièce d'entrée servoit d'antichambre (ia): les Municipaux s'y tenoient le jour et y passoient la nuit.

 

Tison et sa femme furent logés au-dessus de la salle à manger (i3) de l'appartement du Roi.

*

 

(*) Monseigneur le duc d'Angouième, en la qualité de Grand-Prieur de France, étoit ^opriétaire du palais du Temple. Monseigneur le Comte d'Artois l'avoit fait meubler: c'étoit sa résidence, lorsqu'il venoit à Paris. La grande tour éloignée du palais de deux cents pas, et située au milieu du jardin, étoit le dépôt des archives de l'Ordre de Malte.

 

Le quatrième étage n'éloit point occupé: une galerie régnoit dans l'intérieur des créneaux et servoit quelquefois de promenade.

 

On avoit placé des jalousies entre les créneaux, pour empêcher la famille royale de voir et d'être vue. (*)

 

Depuis cette réunion de Leurs Majestés dans la grande tour, il y eut peu de changemens dans les heures des repas, des lectures et des promenades, ainsi que dans les momens que le Roi et la Reine avoient, jusques-là, consacrés à l'éducation de leurs enfans.

 

Après son lever, le Roi lisoit l'office des Chevaliers du Saint Esprit, et comme on avoit refusé de laisser dire la messe au Temple, même les jours de fête, il m'ordonna de lui acheter un bréviaire à l'usage du diocèse de Paris.

 

Ce Prince étoit véritablement religieux, mais sa religion pure et éclairée, ne l'avoit jamais détourné de ses autres devoirs.

(*) A. Second étage de la petite tour, habite' par la Reine, «es enfans pt madame Elizabeth, depuis le i3 août jusqu'à la fin d'octobre 1792.

B. Troisième étage de la petite tour habité par le Roi depuis le i3 août jusqu'au ao. septembre 1792.

 

Des livres de voyages, les oeuvres de Montesquieu, celles du comte de Buffon, le Spectacle de la nature de Pluche; l'Histoire d'Angleterre de Hume, en anglois; l'Imitation de Jésus-Christ, en langue latine; le Tasse, en langue italienne; nos différens théâtres: étoient depuis son entrée au Temple, sa lecture habituelle.

 

Il consacroit quatre heures de la journée à celle des auteurs- latins.

 

Madame Elizabeth et la Reine ayant désiré des livres de piété semblables à ceux du Roi, Sa Majesté m'ordonna de les faire acheter.

 

Combien de fois n'ai-je pas vu madame Elizabeth à genoux près de son lit, et priant avec ferveur!

 

A neuf heures, on venoit chercher le Roi et son hls pour le déjeûner; je le accompagnois.

 

J'arrangeois ensuite les cheveux des trois Princesses, et par les ordres de la Reine, je montrois à coiffer à madame Royale.

 

Pendant ce temps, le Roi jouoit aux Dames ou aux Echecs, tantôt avec la Reine, tantôt avec madame Elizabeth.

 

Après le dîner, le jeune Prince et sa soeur jouoient dans l'antichambre au Volant, au Siam ou à d'autres jeux: madame Elizabeth étoit toujours présente, et s'asseyoit près d'une table, un livre à la main.

 

Je restois dans cette pièce et quelquefois je lisois; je m'asseyois alors pour obéir aux ordres de cette Princesse.

 

La famille royale ainsi dispersée inquiétoit souvent les deux Municipaux de garde qui ne voulant pas laisser le Roi et la Reine seuls, vouloient encore moins se séparer, tant ils se méfioient l'un de l'autre.

 

C'étoit ce moment que saisissoit madame Elizabeth pour me faire des questions, ou me donner ses ordres.

 

Je l'écoutois et lui répondois sans détourner les yeux du livre que je tenois à la main, pour ne pas être surpris par les Municipaux.

 

Monsieur le Dauphin et madame Royale, d'accord avec leur tante, facilitoient ces conversations par leurs jeux bruyans, et souvent l'avertissoient par quelques signes de l'entrée des Municipaux dans cette pièce.

 

Je devois sur-tout me méfier de Tison, suspect même aux Commissaires, qu'il avoit dénoncés plusieurs fois; c'étoit en vain que le Roi et la Reine le traitoient avec bonté, rien ne pouvoit vaincre sa méchanceté naturelle.

 

Le soir, à l'heure du coucher, les Municipaux plaçoient leurs lits dans l'antichambre de manière à barrer la pièce que Sa Majesté occupoit. Ils fermoient encore une des portes de ma chambre par laquelle j'aurois pu entrer dans celle du Roi et en emportoient la clef; il me falloit donc passer par l'antichambre lorsque Sa Majesté m'appeloit pendant la nuit, essuyer la mauvaise humeur des Commissaires, et attendre qu'ils voulussent bien se lever.

 

  

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