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29 Jun

30 juin 1789

Publié par Louis XVI  - Catégories :  #Calendrier

 

Dès que le duc d'Orléans se fut fait factieux toutes les mauvaises passions qu'il logeait et hébergeait lui furent en aide dans ses funestes projets Satan; n'a pas plus d'empire sur les démons de l'abîme.

Autrefois ce long jardin resserré dans son cadre d'arcades, où chaque vice a sa maison, avait eu de beaux et magnifiques ombrages; mais ces vieux et grands arbres, mais ces pelouses de gazon qui s'étendaient devant le palais que le cardinal de Richelieu avait donné au roi de France, n'étaient d'aucun revenu ; ils étaient sans doute d'un bel effet à l'entour de la somptueuse demeure, mais ne rapportaient aucun argent au prince avide; alors il les abattit. Il avait à solder tous les vices et toutes les hontes: c'est une nombreuse armée que celle-là, et qui ne manque guère au pavé de Paris.

Chaque café du Palais-Royal était devenu un club,et avait sa tribune rarement inoccupée; là les partisans du prince professaient hautement les principes dela révolte, qui allait bientôt être proclamée leptus saint des devoirs. Pour écouter ces hommes, sectaires ardents de Voltaire, de Jean-Jacques, de Diderot et de Raynal, l'étudiant quittait les écoles, le clerc désertait le palais; des femmes même abandonnaient leur ménage.... Sur tous ces esprits jeunes etlégers les mauvais principes, les doctrines impies qui ôtent le frein aux passions, tombaient comme de l'huile sur des flammes: l'effervescence était partout.

Là des fanatiques de l'abbé Mably et de l'abbé Sieyès annonçaient un nouvel âge d'or; là les stipendiés du duc d'Orléans accusaient la cour de détourner les subsistances de la capitale, et de vouloir livrer Paris aux horreurs de la famine... La reine avec les aristocrates, qui étaient ses complices, rêvaient une autre Saint-Barthélemi; cette fois c'était le sang des patriotes qui devait couler! Et pour croire à toutes ces paroles, à tous ces discours il se trouvait des niais.

Les capitalistes, les rentiers, gens crédules et timides, tremblaient en écoutant ces prédictions; et quelquefois dans leurs moments d'effroi eux aussi faisaient entendre comme des menaces contre le pouvoir. Des femmes, des mères de famille, qui il y a quelques mois n'auraient pas voulu traverser le Palais - Royal de peur d'y être coudoyées par la débauche, venaient s'asseoir dans le jardin devenu animé, et là prêtaient l'oreille aux voix des divers orateurs.

Avec de telles dispositions, vous le voyez, mes enfants, il aurait fallu regarder Paris commeune vaste poudrière, et n'en pas laisserapprocher des imprudents ou des méchants avec des torches embrasées à la main ; eh bien ! il n'en était point ainsi, et quand l'agitation s'étendait sur tout le pays et le remuait dans tous les sens le pouvoir semblait dormir dans la sécurité comme si tant de bruit n'était pas parvenu jusqu'à son oreille.

On laissait les électeurs de l'assemblée du tiers état dè Paris se constituer en corps délibérant; leur unique mission, comme celle de toutes les assemblées électorales du royaume, consistait tout entière dans la rédaction des cahiers et dans la nomination des députés, et lorsqu'elle fut accomplie la séparation immédiate aurait dû être prononcée; mais par un funeste aveuglement bien commun dans ces jours de vertige il n'en fut point ainsi :on laissa ces députés se constituer en corps délibérant, et achever tranquillement une nouvelle usurpation.

Le jour n'était pas loin où cette assemblée allait appeler tout le royaume à l'insurrection.

Au milieu de tant d'éléments de trouble des hommes avaient une mission d'anarchie à laquelle ils travaillaient sans relâche , c'était celle d'inoculer à l'armée le venin qui faisaitdéjà tant de ravages dans le peuple : corrompre les soldats c'était doubler la force des factieux, c'était épointer les baïonnettes et les épées aux mains qui devaient en faire usage contre la sédition.

Cette branche de corruption coûtait cher, et l'on assure qu'un jour le duc d'Orléans dit à un des meneurs qui lui demandait de nouvelles sommes pour travailler les gardes françaises: « Si vous ne me placez pas bien vite sur le trône il faudra que vous me reteniez une place à l'hôpital, car vous me ruinez. »

Depuis plus d'un mois le régiment des gardes françaises, qui comptait trois mille six cents hommes, et qui était cité comme le meilleur de l'armée, offrait à l'observateur des changements visibles; les soldats y devenaient raisonneurs comme les habitués du Palais-Royal, la politique gagnait les chambrées: là les écrits du temps, les pamphlets du jour étaient lus et commentés.

Le maréchal de Biron venait de mourir, le duc du Ghâtelet lui avait succédé comme colonel des gardes françaises, et malgré sa réputation bien établie d'homme de cœur, de talents militaires et de fermeté plaisait moins aux soldats que son prédécesseur. Quelques officiers de ce corps avaient aussi été atteints de

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l'esprit novateur; parmi eux on citait le jeune marquis de Valady, rêveur philanthrope, élève de Raynal, qui s'en allait de caserne en caserne prêcher les doctrines, nouvelles et l'insubordination.

Lorsque l'archevêque de Paris, le S. Vincent de Paul de l'époque, qui dans un seul hiver donna de ses propres deniers plus de cent mille francs aux pauvres de son diocèse, fut insulté par ceux qu'il avait nourris un peloton du régiment des gardes, commandé pour dissiper un attroupement séditieux, avait refusé d'obéir en criant à son officier : Les hommes contre lesquels vous nous commandez de croiser la baïonnette sont nos frères.

Ce délit était grave, il importait de le punir: onze gardes françaises furent envoyés à la prison militaire de l'Abbaye.

Les agitateurs du Palais-Royal, qui avaient des émissaires répandus sur toute la surface de Paris, furent promptement instruits de leur détention, Une lettre, apportée au café de Foi et arrivée à six heures du soir, apprit cette nouvelle; c'était justement l'heure qui convevenait le plus à l'agitation, l'heure où la foule est nombreuse et oisive après le travail de la journée. Un homme sort du calé, court dans le jardin, monte sur une chaise, et fait publique

ment lecture de cette lettre. A ces mots, ils n'ont pas voulu tirer sur leurs frères, et les voilà dans les cachots! un *. cri s'élève de la multitude pressée » l'entour de l'homme qui tient la lettre encore ouverte : Courons Les Délivrer!

Ce cri parti du palais du duc d'Orléans s'en va retentissant dans toutes les longues galeries, entre dans tous les cafés, sort de toutes les arcades, et met en mouvement comme les flots de la mer toute la foule qui emplit le jardin. En quetques secondes plus de dix mille hommes sont rassemblés,et cette masse mouvante, composée d'hommes que les révolutionnaires trouvent toujours quand ils ont besoin d'effrayer et de bouleverser, débouche de dessous les vestibules du palais en criant : A L'abbaye , A L'abbaye!

Des jeunes gens sortant du collége, et qui y ont appris à aimer les républiques de Rome et d'Athènes, des bourgeois ennuyés de mener une vie monotone et pour lesquels un peu d'agitation sera comme un plaisir, se joignent au tumultueux rassemblement ou sont entraînés par lui. Comme la distance est grande entre le Palais-Royal et l'Abbaye, la révolte recrute sur son passage, et quand on arriva devant la prison militaire le nombre des perturbateurs étaitde plus de dix mille. En partant du PalaisRoyal la multitude était sans armes, sans instruments pour enfoncer les portes de l'Abbaye ; mais sur son chemin elle s'en est procuré :maintenant elle a, elle brandit au dessus de ses dix mille têtes des pioches, des piques et des barres de fer, des maillets et des haches. Pour ajouter au désordre voilà que la nuit arrive; il est plus de huit heures du soir, et toute l'immense foule, resserrée dans les rues étroites qui a voisinent la prison, s'arrête en vociférant :Délivrons, Délivrons Nos Frères!

Un faible détachement de dragons gardait la prison ; soit que ces soldats fussent effrayés par le nombre, soit qu'ils partageassent les sentiments de la foule, ils se retirèrent sans faire usage de leurs armes.

Bientôt la première porte de l'Abbaye tom be brisée, et les premiers du rassemblement pénètrent sous les guichets; de derrière les barreaux de fer des fenêtres tous les prisonniers regardent la multitude, et la multitude levant la tête leur crie : Nous Venons vous Délivrer!

Au bout de quelques instants les chefs de l émeute, ceux qui l'ont conduite à travers les rues de Paris, ressortent dela prison Avec Les Onze Gardes Françaises en uniforme Vous

redire les cris, les trépignements, les hurlements, le vertige de la foule à la vue des soldats qu'elle vient de délivrer me serait impossible; c'était un de ces moments où la folie prend aux masses, et puis ce délire va encore s'accroître, l'orgie va venir mêler ses chants et ses débauches aux excitations de la révolte. Pour les agitateurs ce n'est point assez d'avoir fait sortir de prison les onze gardes françaises, oh! non, ils ont bien d'autres projets! ils veulent corrompre l'armée; ils veulent que leurs séductions s'étendent et aillent tenter d'autres soldats!

Pour les gardes françaises ce n'est plus seulement une délivrance, c'est un triomphe. Des torches, des flambeaux éclairent le retour au Palais-Royal. C'est de là qu'est partie l'émeute, c'est là qu'elle retourne : elle a maintenant l'orgueil des vainqueurs. Et quand cette populace, échauffée de son expédition, est revenue dans le jardin d'où elle partie, qui lui versera des rafraîchissements et du vin? Soyez sans craintes pour elle, elle a bien mérité des révolutionnaires; le prince qui en est le chef va se faire libéral: c'est lui qui désaltérera l'émeute.

Toute la nuit se passe à fêter les gardes fran

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çaises; quand ils ne peuvent plus boire, quand ils sont rassasiés de mêts, fatigués de débauche; quand tous les vices de Palais-Royal se sont mis à leurs ordres on leur dresse des lits dans la salle du théâtre Montansier, et des milliers d'hommes veillent sur leurs dangers!

1l était trois heures du matin quand l'orgie séditieuse finit; le jour commençait à poindre quand la foule sortit du Palais-Royal. Sans égards pour le prince qui y logeait, bien des voix avinées chantaient d'obscènes refrains en passant entre les colonnes des vestibules. Des cris de Vive le duc d'Orléans! vive notre père! se mêlaient aux chansons.

Qui criait ainsi au duc d'Orléans Vive notre père? c'étaient la crapule, le vice et la sédition!

Le lendemain les gardes françaises furent logés à l'hôtel de Genève, où les meilleurs appartements leur avaient été préparés; des paniers suspendus aux fenêtres invitaient les passants à y déposer leurs offrandes; à une des fenêtres des galeries était un orateur qui cherchait par ses discours à stimuler la générosité des patriotes. C'était, il faut l'avouer, mesquin et pitoyable, et les militaires pour lesquels on faisait cette quête eurent de quoi Fougîr; mais ceux qui se donnent aux révolutionnaires doivent dépouiller toute fierté. On ne descend pas dans le sang et la boue sans se souiller.

Les hommes qui avaient brisé les portes de l'Abbaye députèrent vingt de leurs complices vers l'assemblée nationale pour lui demander de rendre la liberté à leurs frères. On pense bien que semblable démarche dut embarrasser l'assemblée ; les factieux qui la composaient se réjouissaient sans doute de voir leur esprit s'étendre et faire des prosélytes parmi le peuple et les soldats; mais la joie qu'ils ressentaient de l'émeute de la veille il fallait la cacher; eux qui se vantaient de vouloir régénérer le pays ne pouvaient approuver tout haut la révolte.

Voici la lettre que les députés de l'émeute du Palais-Royal adressèrent au président de l'assemblée.

« Monsieur Le Président,

« Une sévérité inouïe et déplacée a porté hier dans Paris l'alarme et la consternation. On a couru en foule aux prisons de l'Abbaye, où les ordres de M. duChâtelet avaient fait conduire des gardes françaises qui le soir même

devaient être transférés à Bycêtre. Ces malheureuses victimes du patriotisme ont été arrachées à leurs fers et portées au bruit des acclamations et des applaudissements généraxu au Palais-Royal, où ils sont actuellement sous la sauvegarde du peuple, qui s'en est rendu responsable ; incertains de leur sort, ils supplient que l'autorité prononce sur leur liberté ; le public impatient ose le demander. Ils nous ont députés au nombre de vingt pour vous en rendre compte et en conférer avec l'assemblée nationale, à laquelle nous désirons présenter une requête. Nous attendons, monsieur le président, votre réponse pour rendre le calme à nos concitoyens et la liberté à nos frères ; nous avons l'honneur de vous offrir les vœux et les hommages de toute une nation reconnaissante ( nation du Palais-Royal) qui sait vous apprécier, » etc., etc.

Le président Bailly, ne sachant que répondre à cette singulière lettre, alla trouver le ministre Necker; c'était mal s'adresser, Necker n'avait point en lui l'énergie et la décision qu'il aurait fallu pour bien répondre à la députation. Mais Bailly, qui penchait vers la faiblesse, allait trouver un homme qui ne pouvait lui donner aucun conseil de vigueur. Il en est presque toujours ainsi: la timidité ne vaque bien rarement consulter le courage; car elle craindrait qu'il ne l'exposât comme il s'expose lui-même.

« Nous convînmes M. Necker et moi, dit Bailly dans ses mémoires, qu'il fallait tâcher que l'assemblée recommandât ces prisonniers à la bonté du roi. »

C'était donner trop d'importance aux émeutiers du Palais-Royal que de lire leur lettre à l'assemblée; cependant Bailly crut devoir eu donner lecture. La plus vive agitation succéda à cette communication: quatre heures se consumèrent en misérables discussions. Vainement un député de la noblesse représenta à l'assemblée qu'elle ne pouvait voir avec indifférence les portes forcées par les factieux et les coupables soustraits à la sévérité des lois; ces cris de raison furent étouffés par cent motions différentes, qui s'élevaient, se croisaient, se contrariaient de toutes les parties de la salle. Target demanda que le roi fût supplié d'employer les moyens infaillibles de la douceur et de la confiance dans le peuple le plus fidèle de la terre....

Le Plus Filèle De La Terre ! Oh! que ces mots ont aujourd'hui l'air d'une cruelle dérision!

Sur la proposition de Chapelier l'assemblée décréta qu'il serait répondu aux envoyés de lacapitale qu'ils doivent reporter dans cette ville le vœu de la paix et de l'union, qui seul peut faciliter les travaux auxquels va se consacrer l'assemblée nationale; qu'il sera adressé une députation solennelle à sa majesté pour invoquer sa clémence en faveur des personnes qui pourraient être coupables, et la supplier d'employer pour le rétablissement de la paix les moyens infaillibles de douceur et de bonté si naturels à son cœur, et de la confiance que mérite son peuple.

L'intervention de l'assemblée, tout à fait déplacée dans cette circonstance, ne fit qu'enhardir la sédition. Un exemple sévère aurait pu arrêter les progrès de l'insubordination; les égards que l'assemblée montra aux députés des cafés et des estaminets fut comme une prime accordée à la révolte.

Les gardes françaises qui avaient été mis à l'Abbaye par les ordres de leur colonel, le marquis du Châtelet, n'avaient été emprisonnés que parcequ'ils avaient refusé de prêter main-forte contre les factieux qui s'étaient assemblés pour outrager et menacer l'archevêque de Paris.

Ce pieux prélat crut que la charité chrétienne lui faisait un devoir d'intercéder auprès du roi pour que tout ce qui rappelait ces insultes etces outrages fût oublié et pardonné; il mêla donc sa voix à celles de l'assemblée, et demanda clémence pour les hommes qui avaient refusé de le protéger.

On était assuré de cette clémence. Le roi souscrivit à une transaction presque dérisoire; les onze gardes rentrèrent en prison, et en assortirent le lendemain.

Dans les moments graves rien de si funeste que de jouer ainsi la rigueur et la sévérité; mieux vaudrait cent fois pardonner tout de suite, car alors le peuple pourrait croire que vous cédez à un mouvement de votre propre cœur ; mais quand vous levez le bras et que vous ne frappez pas il dit: il voudrait punir, et il n'ose.

On le voit, avec tant de mollesse de la part du pouvoir la sédition pouvait grandir tout à son aise; rien ne la gênait : plus d'ordre dans la population, plus de discipline dans les troupes; alors il ne se passait pas un jour où le Palais-Royal n'eût des scandales. Ces désordres, loin d'être réprimés, étaient applaudis par la populace et le prince qui y faisait sa résidence ; alors on voyait à la face du soleil le vice et la débauche couronner l'émeute et la sédition.

A l'action révolutionnaire, qu'excitaient àParis et la réunion des électeurs dans la salle de l'Hôtel-de-Ville et les scandales séditieux du Palais-Royal, il se joignait encore dans l'esprit public des inquiétudes et des craintes; des rumeurs peu rassurantes circulaient dans les masses. On dirait qu'en dehors des murs de la capitale il y avait toute une armée de brigands campée et prête à revenir brûler et piller, comme quelques-uns de ces hommes avaient fait à la manufacture de Réveillon. Cette troupe de vagabonds, qui euxmêmes s'étaient donné le surnom de brigands, inspiraient une grande terreur : elle reconnaissait pour chef un homme de haute taille, à longue barbe, à l'aspect féroce. Le nom véritable de ce GoKath de la populace n'a jamais été connu d'une manière certaine; ses soldats le saluaient du titre de coupe-tête. Son premier aide-de-camp s'appelait Maillard; sa réputation de cruauté avait commencé dans les premiers troubles du faubourg Saint-Antoine : depuis elle a grandi dans toutes les scènes de carnage qui ont ensanglanté Paris.

Cette armée avait aussi son héroïne, une fille belle, jeune et hardie, partie du PalaisRoyal pour aller camper avec les brigands. Elle avait nom Théroigne De Jviéricourt; elle

ne marchait qu'armée ; son langage était celui des halles et des corps-de-garde. Le duc d'Orléans la recevait pourtant dans ses salons, et l'on raconte que bien souvent elle obtenait de lui une augmentation de solde pour les faubourgs.

Dans les rues plusieurs fois cette femme était abordée par des hommes en haillons, qui lui disaient: Théroigne, nous avons faim; va demander du pain pour nous à notre père.

Leur père c'était le duc d'Orléans! Ils n'avaient point eu honte de lui, et lui n'avait pas rougi d'eux. Entre deux bassesses l'alliance est facile et naturelle.

Tant d'éléments de désordre réunis à Paris ne pouvaient manquer d'amener bientôt une violente explosion; le volcan grondait si fort, la fumée qui s'échappait du cratère devenait si épaisse et si noire que l'irruption ne pouvait tarder à avoir lieu. Ce fut alors que le roi ordonna de rassembler plusieurs régiments aux environs de la capitale ; il en confia le commandement au maréchal de Broglie. Son courage, ses talents militaires, sa loyauté étaient connus: il accepta avec dévouement une mission que ces temps rendaient difficile.

L'homme aux temporisations et aux ménagements, Necker, avait blâmé dans le conseilcette réunion de forces : selon lui il fallait toujours caresser le peuple et le laisser faire. Ce fut donc malgré son opposition que l'on forma au Champ-de-Mars un camp dont les régiments se faisaient remarquer par leur excellente discipline.

Certes la pensée de tenir près des factieux des forces imposantes était une bonne pensée; mais il ne fallait pas faire venir les soldats si près des habitants de Paris, il n'y a jamais sagesse à se rapprocher des séductions. Le camp du Champ-de-Mars était devenu un but de promenade, un objet de curiosité pour les bourgeois de Paris. Aucun cordon sanitaire n'avait pu être établi autour des tentes de ces soldats français:l'air, les paroles, les refrains de Paris leur arrivaient de tous côtés et toujours. Avec toutes ces corruptions si bien enveloppées de louanges et de caresses, comment rester purs, inébranlables? c'était presque impossible; aussi peu à peu la discipline perdit de ses rigueurs, et les novateurs, au lieu d'avoir près d'eux des adversaires, finirent par pouvoir compter sur tous ces soldats qui avaient été campés là pour les maintenir. Ce qui avait été appelé pour réprimer était devenu auxdiaire.

Le duc d'Orléans avait un de ses principauxaffidés, Laclos, dans un des régiments du camp du Champ-de-Mars : il y fomentait les intrigues et les principes du Palais-Royal.

Il aurait fallu que le camp d'intimidation eût été assez proche de la capitale pour y arriver promptement en cas de révolte, mais assez éloigné pour ne pas se trouver dans le rayon de promenade des bourgeois de Paris.

Au bout de quelques semaines les forces réunies au Champ-de-Mars ne faisaient plus peur à personne; cependant l'assemblée nationale feignit une grande terreur, et à l'instigation de Mirabeau présenta le 10 juillet une adresse au roi.,

Comme rien ne peut aussi bien peindre une époque que l'on veut faire connaître que les propres paroles des hommes notables de cette époque, je vais, mes enfants, vous mettre sous les yeux l'œuvre de Mirabeau.

« Sire ,

« Vous avez invité l'assemblée nationale à vous témoigner sa confiance : c'était aller au devant du plus cher de ses vœux.

« Nous venons déposer dans le sein de votre majesté les plus vives alarmes. Si nous en étions l'objet, si nous avions la faiblesse decraindre pour nous-mêmes, votre bonté daignerait encore nous rassurer, et même en nous blâmant d'avoir douté de vos intentions vous accueilleriez nos inquiétudes, vous en dissiperiez la cause, vous ne laisseriez point d'incertitudes sur la position de l'assemblée nationale.

« Mais, sire, nous n'implorons point votre protection; nous avons conçu des craintes, et, nous osons le dire, elles tiennent au patriotisme le plus pur, à l'intérêt de nos commettants, à la tranquillité publique, au bonheur du monarque chéri qui, en nous aplanissant la route de la félicité, mérite bien d'y marcher lui-même sans obstacle.

« Les mouvements de votre cœur, voilà, sire, le vrai salut des Français. Lorsque les troupes s'avancent de toutes parts, que des camps sont formés autour de nous, que la capitale est investie, nous nous demandons avec étonnement: le roi s'est-il méfié de la fidélité de ses peuples? s'il avait pu en douter, n'aurait-il pas versé dans notre cœur ses chagrins paternels ? Que veut dire cet appareil menaçant? où sont les ennemis du roi qu'il faut subjuguer? où sont les rebelles, les ligueurs qu'il faut réduire?... Une voix unanime répond dans la capitale et dans l'étendue du royaume : Nous chérissons notre roi, nous bénissons le ciel du don qu'il nous a fait dans son amour.

« Sire, la religion de votre majesté ne peut être surprise que sous le prétexte du bien public. Si ceux qui ont donné ces conseils à notre roi avaient assez de confiance dans leurs principes pour les exposer devant nous, ce moment amenerait le beau triomphe de la vérité.

« L'état n'a rien à redouter que des mauvais principes qui osent assiéger le trône même et ne respectent pas la conscience du plus pur, du plus vertueux des princes. Et comment s'y prendrait-on, sire, pour vous faire douter de l'attachement et de l'amour de vos sujets? Avez-vous prodigué leur sang? êtes-vous cruel? êtes-vous implacable? Avez-vous abusé de la justice? Le peuple vous impute-t-il ses malheurs? vous nomme-t-il dans ses calamités? Ont-ils pu vous dire que le peuple est impatient de votre joug ? qu'il est las du sceptre des Bourbons?

« Non, non, ils ne l'ont pas fait; la calomnie du moins n'est pas absurde, elle cherche un peu de vraisemblance pour colorer des noirceurs.

« Votre majesté a vu récemment tout ce qu'elle peut sur son peuple: la subordination s'est rétablie dans la capitale agitée, les prison

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niers mis en liberté par la multitude d'euxmêmes ont repris leurs fers, et l'ordre public, qui peut-être aurait coûté des torrents de sang si l'on eût employé la force, un seul mot de votre bouclie l'a rétabli ; mais ce mot était un mot" de paix ; il était l'expression de votre cœur, et vos sujets se font gloire de n'y résister jamais. Qu'il est beau d'exercer cet empire ! c'est celui de Louis IX, de Louis XII et de Henri IV, c'est le seul qui soit digne de vous.

« Nous vous tromperions, sire, si nous n'ajoutions pas, forcés par les circonstances : cet empire est le seul qu'il soit possible d'exercer ; la France ne souffrira pas qu'on abuse le meilleur des rois, et qu'on l'écarte par des voies sinistres du noble plan qu'il a lui-même tracé. Vous nous avez appelés pour fixer de concert avec vous Ja constitution, pour opérer la régénération du royaume; l'assemblée nationale vient vous déclarer solennellement que vos vœux seront accomplis, que vos promesses ne seront point vaines, que les piéges, les difficultés ne retarderont point sa marche, n'intimideront point son courage.

« Où donc est Le Danger? affecteront de dire nos ennemis... que veulent leurs plaintes puisqu'ils sont inaccessibles au découragement?

« Le danger, sire, est pressant, est universel, est au-delà des calculs de la prudence humaine.

« Le danger est pour le peuple des provinces : une fois alarmé sur notre liberté, nous ne connaissons plus de frein pour le retenir. La distance grossit tout, exagère tout, double les inquiétudes, les aigrit, les envenime.

« Le danger est pour la capitale : de quel œil le peuple, au sein de l'indigence et tourmenté des angoisses les plus cruelles, se verra-t-il disputer les restes de sa subsistance par une foule de soldats menaçants? La présence des troupes échauffera, ameutera, produira une fermentation universelle, et le premier acte de violence exercé sous prétexte de police peut commencer une suite horrible de malheurs.

« Le danger est pour les troupes : des soldats français rapprochés du centre des discussions, participant aux passions comme aux intérêts du peuple, peuvent oublier qu'un engagement les a faits soldats pour se souvenir que la nature les fit hommes

«Le danger, sire, menace les travaux qui sont notre premier devoir, et qui n'auront un plein succès, une véritable permanence qu'autant que les peuples les regarderont comme entièrement libres, Il est d'ailleurs une contagion dans les mouvements passionnés : nous ne sommes que des hommes; la défiance de nous-mêmes, les craintes de paraître faibles peuvent entraîner au-delà du but; nous serons obsédés d'ailleurs par des conseils violents et démesurés, et la raison calme, la tranquille sagesse ne rendent pas leurs oracles au milieu du tumulte, des désordres et des scènes factieuses.

« Le danger, sire, est plus terrible encore, et jugez de son étendue par les alarmes qui nous amènent devant vous. De grandes révolutions ont des causes moins éclatantes; plus d'une entreprise fatale aux nations s'est annoncée d'une manière moins sinistre et moins formidable.

« Ne croyez pas ceux qui vous parlent légèrement de la nation et qui ne savent vous la représenter que selon leurs vues, tantôt insolente, rebelle, séditieuse, tantôt soumise, docile au joug, prompte à courber la tête pour le recevoir : ces deux tableaux sont également infidèles. Toujours prêts à vous obéir, sire, parceque vous commandez au nom des lois, notre fidélité est sans bornes comme sans atteinte; prêts à résister'à tous les commandements arbitraires de ceux qui abusent de votre nom parcequ'ils sont ennemis des lois,notre fidélité même nous ordonne cette résistance , et nous nous honorerons toujours de mériter les reproches que notre fermeté nous attire.

« Sire, nous vous conjurons au nom de la patrie, au nom de votre bonheur et de votre gloire, renvoyez vos soldats aux postes d'où vos conseillers les ont tirés ; renvoyez cette artillerie destinée à couvrir nos frontières; renvoyez surtout les troupes étrangères, ces alliés que nous payons pour défendre et non pour troubler nos foyers: votre majesté n'en a pas besoin. Eh! pourquoi un roi adoré de vingtcinq millions de Français ferait-il accourir à grands frais autour du trône quelques milliers d'étrangers? Sire, au milieu de vos enfants, soyez gardé par leur amour. Les députés de la nation sont appelés à consacrer avant tout les droits éminents de la royauté sur la base immuable de la liberté du peuple; mais lorsqu'ils remplissent leur devoir, lorsqu'ils cèdent à leur raison, à leurs sentiments, les exposeriez-vous au soupçon de n'avoir cédé qu'à la crainte? Ah! l'autorité que tous les cœurs vous défèrent est la seule pure, la seule inébranlable; elle est le juste retour de vos bienfaits et l'immortel apanage des princes dont vous serez le modèle. »

Avant de poursuivre le récit des événements qui désormais vont aller vite, vite comme les eaux du torrent qui a rompu sa digue, je veux, mes enfants, vous faire remarquer tout ce que Mirabeau a su mettre dans cette adresse s aucun de ces mots qui ne manquaient jamais d'aller au cœur de Louis XVI n'ont été oubliés, aucune des images qui pouvaient l'alarmer ne sont omises : la menace (il y en a) s'est toute revêtue de respect; on l'appellerait presque de la soumission.

Devant Henri IV et Louis XIV Mirabeau n'aurait point eu si souvent recours à ce mot Danger, qui revient régulièrement en tête de chaque paragraphe; non, il aurait craint qu'en portant la main sur la garde de leur épée ces deux rois, qui savaient leur métier ou plutôt leurs devoirs, ne lui eussent imposé si. lence.

Oh ! il y a un beau passage dans cette adresse, c'est celui où l'orateur s'adressant au roi (de-, puis le roi martyr) entasse l'une sur l'autre des questions qui sont toutes des louanges: Sire, pour vous faire douter de l'attachement et de l'amour de vos sujets,

Avez-vous prodigué leur sang?

Etes-vous cruel, implacable?

Avez-vous abusé de la justice?

Le peuple vous impute-t-il ses malheurs?

Vous nomme-t-il dans ses calamités?

Est-il impatient de votre joug?

Est-il las du sceptre des Bourbons?

Quand Mirabeau écrivait ces lignes si un voyant de l'avenir était venu arrêter sa main et lui dire:

Oui, à ce même roi auquel tu t'adresses aujourd'hui des hommes qui siégent à cette assemblée que tu peins si fidèle et si soumise viendront dire:

Parceque tu as prodigué le sang des Français;

Parceque tu es cruel et implacable; Parceque tu as abusé de la justice; Parceque le peuple t'impute ses malheurs; Parcequ'il te nomme dans ses calamités; Parcequ'il est impatient de ton joug; Parcequ'il est las du sceptre des Bourbons;

Il Te Condamne A Peine De Mort, Il Te Condamne A Avoir La Tète Tranchée Sur Un échafaud En Face De Ton Palais

A pareil homme Mirabeau aurait crié avec sa voix de tonnerre: Misérable, Tu Es Un Faux Prophète!

Car, voyez-vous, mes enfants, Mirabeau , tout corrompu qu'il était, n'aurait pas vouluaider à la révolution s'il avait su qu'elle devait un jour amonceler les cadavres pour s'en faire un trône, et boire le sang le plus pur comme une prostituée boit le vin dans une orgie.

 

 

 

 

 

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