06 octobre 1789: Le départ du Roi
"Le roi à Paris! Ce vœu est devenu universel. « Mes amis, a dit le roi d'une voix forte, j'irai à Paris avec ma femme, avec mes enfans; c'est à l'amour de mes bons et fidèles sujets que je confie ce que j'ai de plus précieux. » On a répondu par des larmes, des acclamations et des applaudissemens, au milieu desquels s'est fait entendre, pour la première fois, le cri de vive la reine! Le roi a ensuite ajouté : « On a calomnié mes gardes-du-corps; leur fidélité à la nation et à moi doit leur conserver l'estime de mon peuple. — Oui, oui, a-t-on répondu, en criant vive le roi! vivent les gardes-du-corps! Le roi s'étant retiré, M. de La Fayette a présenté au peuple de dessus le balcon plusieurs gardes.du-corps, et les a embrassés publiquement. Cet exemple a été suivi dans toute la place. Ces militaires ont été comblés de démonstrations amicales; et, en retour, ils ont demandé, comme une faveur, de marcher dans les rangs de la garde nationale lorsque le roi se rendrait à Paris.
"Le départ de Sa Majesté a été fixé à une heure après-midi.
"A onze heures du matin, l'Assemblée nationale a ouvert sa séance. Depuis neuf heures, la salle était remplie de députés attirés par l'inquiétude; d'autres étaient auprès du roi. Parmi ces derniers, quelques.uns avaient pensé que les représentans de la nation devaient entourer le monarque dans une conjoncture aussi critique , et ils sont venus proposer de tenir la séance dans le salon d'Hercule.
On a simplement arrêté d'envoyer auprès de Sa Majesté une députation de trente-six personnes; puis, sur la motion de MM. de Mirabeau l'aîné etBarnave, il a été décrété que le roi et l'Assemblée nationale seraient inséparables pendant la session actuelle.
La députation s'est rendue chez le roi, en lui portant le décret.(...)
"On a ensuite nommé une députation nombreuse pour accompagner le roi à Paris. (...)
"Sa Majesté, est partie précédée de l'armée parisienne et de plusieurs voitures chargées de farines; ce qui donne beaucoup à penser aux observateurs. Par quelle magie, en effet, se sont - elles trouvées prêtes sur-le-champ? d'où les a-t-on fait venir, el pourquoi ne les faisait-on pas venir plus tôt? Hier la municipalité de Versailles n'avait que quelques sacs de riz à distribuer aux Parisiennes." (Mémoires de Bailly)
A une heure et demie de l'après-midi, le cortège royal quitta Versailles. Sur le trajet, la foule déclarait ramener « le boulanger, la boulangère et le petit mitron » ! Convaincu d'y revenir, le Roi avait demandé en partant à La Tour du Pin, ministre de la Guerre, de lui « préserver son pauvre Versailles ».
"On vit d'abord défiler le gros des troupes parisiennes : chaque soldat emportait un pain au bout de sa baïonnette. Ensuite parurent les poissardes, tenant des branches d'arbres ornées de rubans, assises à califourchon sur les canons, montées sur les chevaux et coiffées des chapeaux des gardes du corps : les unes étaient en cuirasse devant et derrière, et les autres armées de sabres et de fusils. La multitude des ouvriers parisiens les environnait, et c'est du milieu de cette troupe que deux hommes élevaient, au bout de leurs longues piques, les têtes de deux gardes du corps. Les charriots de blé et de farine , enlevés à Versailles, et recouverts de feuillages et de rameaux verts, formaient un convoi suivi des grenadiers qui s'étaient emparés des gardes du corps dont le roi avait racheté la vie. Ces captifs, conduits un à un, étaient désarmés, nu-tête et à pied. Les dragons , les soldats de Flandres et les cent-suisses étaient là : ils précédaient, entouraient et suivaient le carrosse du roi. Ce prince y paraissait avec toute la famille royale et la gouvernante des enfants.
Il serait difficile de peindre la confuse et lente ordonnance de cette marche qui dura depuis une heure et demie jusqu'à sept. Elle commença par une décharge générale de toute la mousqueterie de la garde de Versailles et des milices parisiennes. On s'arrêtait, de distance en distance, pour faire de nouvelles salves; et alors les poissardes descendaient de leurs canons et de leurs chevaux, pour former des rondes autour de ces deux têtes coupées; et devant le carrosse du roi, elles vomissaient des acclamations, embrassaient les soldats, et hurlaient des chansons dont le refrain était : Voici le boulanger, la boulangère et le petit mitron."
(Le nouveau Paris, Volume 3. Louis Sébastien Mercier; Oeuvres.Antoine Rivarol)
Le Château de Versailles cessait alors d’être la résidence des rois.
