07 octobre 1792: Jean-Baptiste Cléry raconte
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Le sept octobre, à six heures du soir on me fit descendre à la salle du Conseil, où je trouvai une vingtaine de Municipaux assemblés, présidés par Manuel, qui, de Procureur de la Commune, étoit devenu membre de la Convention Nationale : sa présence me surprit et me donna des inquiétudes.
On me prescrivit d'ôter au Roi, dès le soir même, les Ordres dont il étoit encore décoré, tels que ceux de Saint Louis et de la Toison d'Or
Sa Majesté ne portoit plus l'Ordre du SaintEsprit qui avoit été supprimé par la première Assemblée.
Je représentai que je ne pouvois obéir, et que ce n'étoit point à moi à faire connoltre au Roi les arrêtés du Conseil.
Je fis cette réponse pour avoir le temps d'en prévenir Sa Majesté, et je m'aperçus d'ailleurs, à l'embarras des Municipaux, qu'ils agissoient dans ce moment sans y être autorisés par aucun arrêté, ni de la Convention, ni de la Commune.
Les Commissaires refusèrent de monter chez le Roi; Manuel les y décida, en offrant de les accompagner.
Le Roi étoit assis et occupé à lire: ce fut Manuel qui lui adressa la parole, et la conversation qui suivit fut aussi remarquable par la familiarité indécente de Manuel, que par le calme et la modération du Roi
,
" Comment vous trouvez-vous? lui dit Manuel; avez-vous ce qui vous est nécessaire?"
— "Je me contente de ce que j'ai," répondit Sa Majesté.
— "Vous êtes sans doute instruit des victoires de nos armées, dela prise de Spire, de celle de Nice, et de la conquête de la Savoye."
— "J'en ai entendu parler il y a quelques jours, par un de ces Messieurs qui lisoit le Journal du soir."
— "Comment! n'avez-vous donc pas les journaux qui deviennent si intéressans?"
— "Je n'en reçois aucun."
— Il faut, Messieurs" dit Manuel, en s'adressant aux Municipaux, donner tous les journaux à Monsieur, (en montrant le Roi,) il est bon qu'il soit instruit de nos succès."
Puis s'adressant de nouveau à Sa Majesté :
"Les principes démocratiques se propagent; vous savez que le peuple a aboli la Royauté et adopté le Gouvernement républicain."
— "Je l'ai entendu dire, et je fais des voeux pour que les François trouvent le bonheur que j'ai toujours voulu leur procurer."
— " Vous savez aussi que l'Assemblée Nationale a supprimé tous les Ordres de Chevalerie: on auroit dû vous dira d'en quitter les décorations; rentré dans la classe des autres citoyens, il faut que vous soyez traité de même; au reste demandez tout ce qui vous est nécessaire, on s'empressera de vous le procurer."
— " Te vous remercie, dit le Roi, je n'ai besoin de rien."
Aussitôt il reprit sa lecture.
Manuel avoit cherché à découvrir des regrets, ou à provoquer l'impatience: il ne trouva qu'une grande résignation et une inaltérable sérénité
La députation se retira: l'un des Municipaux me dit de le suivre à la chambre duConseil, où l'on m'ordonna de nouveau d'ôter au Roi ses décorations.
Manuel ajouta:
"Vous ferez bien d'envoyer à la Convention Ies croix et les rubans; je dois aussi vous prévenir, continua-t-il, que la captivité de Louis XVI pourra durer longtemps, et que si votre intention n'étoit pas de rester ici, vous feriez bien de le dire en ce moment; on a encore le projet, pour rendre la surveillance plus facile, de diminuer le nombre des personnes employées dans la Tour; si vous restez auprès du ci-devant Roi, vous serez donc absolument seul, et votre service en deviendra plus pénible:- on vous apportera du bois et de l'eau pour une semaine, mais ce sera vous qui nettoierez l'appartement, et ferez les autres ouvrages."
Je lui répondis que, déterminé à ne jamais quitter le Roi, je me soumettois à tout.
On me reconduisit dans la chambre de Sa Majesté qui me dit:
"Vous avez en„tendu ces Messieurs, vous ôterez ce soir mes Ordres de dessus mes habits."