11 juillet 1789: Document exceptionnel (révolution française)
Le 11 juillet M. Necker avait beaucoup de monde dans son salon : une conversation politique était alors engagée entre lui et quelques meneurs du tiers état; on lui apporta un billet du roi
Il sortit du cercle, se rapprocha d'une console où il y avait des bougies allumées, lut la lettre, la mit dans la poche de son gilet, et sans que l'on pût remarquer aucune altération sur ses traits revint prendre part à la conversation: la soirée continua.
Quand les étrangers furent partis, quand il ne resta plus que la famille sa fille (madame de Staël) vint lui dire bonsoir; madame Necker allait aussi se retirer.
— Il ne faut pas songer à coucher ici cette nuit, leur dit M. Necker.
— Comment?
— Nous partons à l'instant.
— Pour aller où?
— Hors du royaume, je ne suis plus ministre.
— Comment le savez-vous?
— Par ce billet que le roi vient de m'écrire.
— Ainsi donc M. de Breteuil et le parti antipopulaire l'emportent.
- — Pas un mot de plainte, pas un mot qu1 puisse rien faire deviner; je veux obéir au roi sans éclat; je le lui ai promis.
Alors le ministre disgracié tira de sa poche le billet, et le lut à sa femme et à sa fille; il était ainsi conçu:
» Le moment que vous aviez prévu est arrivé ; j'attends de votre dévouement à ma personne que vous cachiez votre départ, la nécessité me force d'y souscrire. »
Après avoir lu ce peu de lignes Necker ajouta : « Obéissons tout de suite; allez faire vos préparatifs : dans une heure il faut que nous soyons en route sans avertir personne. »
Voilà un moment dans la vie politique de M. Necker que je préfère bien à celui où il fut porté en triomphe après la journée du 23 juin. Alors au milieu des cris de joie il devait entendre sa conscience lui reprocher de n'avoir pas paru le matin aux côtés du roi,et cette nuit où il obéissait en silence à un ordre de disgrâce il pouvait écouter la voix que Dieu a mise au dedans de nous ; en cette circonstance elle a dû lui dire:Tu Fais Bien. Au milieu du triomphe elle ne disait rien de semblable.
Lettre rédigée le 11 juillet 1789

