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11 Dec

11 décembre 1792: Jean-Baptiste Cléry raconte

Publié par Louis XVI  - Catégories :  #Journal de Cléry

Le onze décembre mil sept cent quatre-vingt-douze, dès cinq heures du matin,

 

on entendit battre la générale dans tout Paris, et l'on fit entrer de la cavalerie et du canon dans le jardin du Temple.

 

Ce bruit auroit cruellement alarmé la famille royale, si elle n'en avoit pas connu la cause; elle feignit cependant de l'ignorer, et demanda quelques explications aux Commissaires de service; ils refusèrent de répondre.

 

A neuf heures le Roi et monsieur le Dauphin montèrent pour le déjeûner dans l'appartement des Princesses; Leurs Maiestés restèrent une heure ensemble, mais toujours sous les yeux des Municipaux.

 

Ce tourment continuel pour la famille royale de ne pouvoir se livrer à aucun abandon, à aucun épanchement, au moment où tant de craintes devoient l'agiter, étoit un des rafinemens les plus cruels de leurs tyrans, et l'une de leurs plus douces jouissances; fl fallut enfin se séparer.

 

Le Roi quitta la Reine, madame Elizabeth et sa fille; leurs regards exprimaient ce qu'ils ne pouvoient pas se dire: monsieur le Dauphin descendit, comme les autres jours, avec le Roi.

 

Ce jeune Prince qui engageoit souvent; Sa Majesté à faire avec lui une partie au Siam, fit ce jour-là tant d'instances, que le Roi, malgré sa situation, ne put s'y refuser.

 

Monsieur le Dauphin perdit toutes, les parties, et deux fois il ne put aller au delà du nombre seize:

 

Toutes les fois que j'ai ce point de seize, dit-il avec un léger dépit, je ne peux gagner la partie.

 

Le Roi ne répondit rien; mais je crus m'apercevoir que ce rapprochement de mots lui fit une certaine impression.

 

A onze heures, pendant que le Roi dormoit une leçon de lecture à monsieur le Dauphin, deux Municipaux entrèrent et dirent à Sa Majesté, qu'ils venoient chercher le jeune Louis pour le conduire chez sa mère.

 

Le Roi voulut savoir le motif de cet enlèvement: les Commissaires répondirent qu'ils exécutoient les ordres duconseil de la Commune.

 

Sa Majesté embrassa tendrement son fils, et me chargea de le conduire.

 

Revenu chez le Roi, je lui dis que j'avois laissé le jeune Prince dans les bras de la Reine, ce qui parut le tranquilliser.

 

Un des Commissaires rentra pour lui annoncer que Chambon, Maire de Paris étoit au Conseil, et qu'il alloit monter.

 

"Que me veut-il?" dit le Roi.

 

— "Je l'ignore," répondit le Municipal.

 

Sa Majesté se promena quelques momens à grands pas dans sa chambre, s'assit ensuite sur un fauteuil près le chevet de son lit; la porte étoit à demi fermée et le Municipal n'osoit entrer, afin, me disoit-il, d'éviter les questions.

 

Une demi-heure s'étant passée ainsi dans le plus profond silence, le Commissaire fut inquiet de ne plus entendre le Roi: il entra doucement, le trouva la tête appuyée sur l'une de ses mains, et paroissant profondément occupé.

 

"Que me voulez-vous, lui dit le Roi, d'un ton élevé?''

 

— "Je craignois, répondit le Municipal, que vous ne fussiez incommodé. "

 

— "Je vous suis obligé, réparait le Roi avec l'accent de la plus vive douleur; mais la manière dont on m'enlève mon fils, m'est infiniment sensible."

 

 

Le Municipal ne répondit rien et se retira.

 

Le Maire ne parut qu!à une heure: il étoit accompagné de Chaumette, procureur de la Commune, de Coulombeau, secrétaire greffier, de plusieurs officiers municipaux, et de Santerre, commandant de la Garde Nationale, qui avoit avec lui ses aides-de-camp.

 

Le Maire dit au Roi qu'il venoit le chercher pour le conduire à la Convention, en vertu d'un décret dont le Secrétaire de la Commune alloit lui faire lecture: ce décret portoit que,  Louis Capet seroit traduit à la barre de la Convention Nationale.''

 

— " Capet n'est pas mon nom, dit le Roi, c'est le nom d'un de mes ancêtres. J'aurois désiré, Monsieur, ajouta-t-il, que les Commissaires m'eussent laissé mon fils, pendant les  deux heures que j'ai passées à vous attendre; au reste ce traitement est line suite ,de ceux que j'éprouve ici depuis quatre mois: je vais vous suivre, non pour obéir à la Convention, mais parce que mes ennemis ont la force en main. "

 

Je donnai à Sa Majesté, sa redingote et son chapeau, et elle suivit le Maire de Paris.

 

Une nombreuse escorte l'attendoit à la porte du Temple.

 

Resté seul dans la chambre avec un Municipal, j'appris de lui que le Roi ne reverroit plus sa Famille, mais que le Maire de Paris devoit encore consulter quelques députés sur cette séparation.

 

Je demandai à ce Commissaire de me conduire auprès de monsieur le Dauphin qui étoit chez la Reine, ce qui me fut accordé.

 

Je n'en sortis qu'à six heures du soir, au moment où le Roi revint de la Convention.

 

Les Municipaux instruisirent la Reine du départ du Roi pour l'Assemblée Nationale, sans vouloir entrer dans aucun détail.

 

Les Princesses et monsieur le Dauphin descendirent comme de coutume, pour dîner dans l'appartement du Roi, et remontèrent ensuite.

 

L'après-dîner, un seul Municipal resta près de la Reine: c'étoit un jeune homme d'environ vingt-quatre ans, de la section du Temple; il se trouvoit de garde à la Tour pour la première fois, et paroissoit moins méfiant et moins mal-honnête que la plupart de ses collègues.

 

La Reine lia conversation avec lui, l'interrogea sur son état,ses parens, etc.; madame Elisabeth saisit ce moment pour passer dans sa chambre, et nie fit signe de la suivre.

 

 

Entré chez elle, je la prévins que la Commune avoit arrêté de séparer le Roi de sa famille; que je craignois que cette séparation n'eût lieu dès le soir même; qu'à la vérité la Convention n'avoit encore rien décidé, mais que le Maire étoit chargé d'en faire la demande, et que sans doute il l'obtiendroit.

 

La Reine et moi, me répondit cette Princesse, nous nous attendons à tout, et nous ne nous faisons aucune illusion sur le sort que l'on prépare au Roi: il mourra victime de sa bonté et de son amour pour son peuple, au bonheur duquel il n'a cessé de travailler depuis son avènement au trône.

 

Qu'il estcruellement trompé ce peuple!

 

La religiodu Roi, et sa grande confiance dans la Providence le soutiendront dans cette cruelle adversité.

 

 

Enfin, ajouta cette ver,,tueuse Princesse, les yeux remplis de larmes, Cléry, vous allez rester seul près de mon frère, redoublez, s'il est possible, de soins pour  lui, ne négligez aucun moyen de nous faire parvenir de ses nouvelles, maîs pour tout autre objet, ne vous ex„posez pas, car alors nous n'aurions plus, personne à qui nous confier.''

 

J'assurai madame Elizabeth de mon dévouement au Roi; et nous convînmes des moyens à employer pour entretenir une correspondance.

 

Turgi étoit le seul que je pusse mettre dans le secret, mais je ne pouvois lui parler que rarement et avec précaution.

 

Il fut convenu que je continuerois de garder le linge et les habits de monsieur le Dauphin; que tous les deux jours j'enverrois ce qui lui seroit nécessaire, et que je profiterois de cette occasion pour donner des nouvelles de ce qui se passerait chez le Roi.

 

Ce plan fit naître à madame Elizabeth l'idée de me remettre un de ses mouchoirs: ,,Vous le retiendrez, me dit-elle, tant que mon frère se portera bien; s'il arrivoit qu'il fut malade, vous me  l'enverriez dans le linge de mon neveu.

 

La manière de le ployer devoit indiquer le genre de la maladie.

 

 

La douleur de cette Princesse, en me parlant du Roi, son indifférence sur sa situation personnelle, le prix qu'elle daignoitattacher à mes foibles services auprès de Sa Majesté, tout m'émut profondément. 

 

Avez-vous entendu parler de la Reine, me dit-elle avec une espèce de terreur? hélas! que pourroit-on lui reprocher?"

 

— «Non, Madame; mais que peut-on reprocher au Roi?"

 

— ,,Oh! rien, non, rien: mais peut-être, regardent-ils le Roi comme une victime nécessaire à leur sureté; la Reine au contraire et ses enfans, ne seroient pas un obstacle à leur ambition?"

 

Je pris la liberté de lui observer que, sans doute, le Roi ne seroit condamné qu'à la déportation, que j'en avois entendu parler, et que l'Espagne n'ayant pas déclaré la guerre, il étoit vraisemblable qu'on y conduiroit le Roi et sa famille.

 

Je n'ai aucun espoir, me dit-elle, „que le Roi soit sauvé. "

 

Je crus devoir ajouter que les Puissances étrangères s'occupoient des moyens de tirer le Roi de sa prison, que Monsieur et monseigneur le comte d'Artois rassembloient de nouveau tous les Emigrés autour d'eux, et devoient les réunir aux troupes autrichiennes et prussiennes ; que l'Espagne et l'Angleterre feroient des démarches, que toute l'Europe étoit intéressée à prévenir la mort du Roi, et qu'ainsi la Convention auroit de sérieuses réflexions à faire avant de prononcer sur le sort de Sa Majesté.

 

Cette conversation duroit depuis une heure, lorsque madame Elizabeth à qui je n'avois jamais parlé aussi long-temps, craignant l'arrivée des nouveaux Municipaux, me quitta pour rentrer dans la chambre de la Reine.

 

Tison et sa femme qui me surveilloient sans cesse, observèrent que j'étois resté long-temps chez madame Elizabeth, et qu'il étoit à craindre que le Commissaire ne s'en fût aperçu; je leur répondis que cette Princesse m'avoit entretenu de son neveu, qui probablement demeureroit désormais auprès de sa mère.

 

Un instant après je rentrai dans la chambre de la Reine à qui madame Elizabeth venoit de faire part de sa conversation avec moi, et des moyens que nous avions concertés pour ménager une correspondance.

 

Sa Majesté daigna m'en témoigner sa satisfaction.

 

A six heures, les Commissaires me firent descendre au Conseil; ils me lurent unarrêté de la Commune qui m'ordonnoit de ne plus avoir aucune communication avec les trois Princesses ni avec le jeune Prince, parce que j'étois destiné à servir le Roi seul: il fut même arrêté dans ce premier moment, pour mettre en quelque sorte le Roi au secret, que je ne coucherois point dans son appartement; je devoi& loger dans ïa petite tour, et n'être conduit chez Sa Majesté qu'au moment où elle auroit besoin de moi.

 

A six heures et demie, le Roi arriva; il paroissoit fatigué, et son premier soin fut de demander qu'on le conduisît chez sa famille.

 

 

On s'y refusa sous prétexte qu'on n'avoit point d'ordres; il insista pour q 'au moins on la prévint de son retour, ce qu'on lui promit.

 

Le Roi m'ordonna de demander Son souper pour huit heures et demie: il employa ces deux heures d'intervalle à sa lecture ordinaire, toujours entouré de quatre Municipaux.

 

A huit heures et demie, j'allai prévenir Sa Majesté que le souper étoit servi: elle demanda aux Commissaires si sa famille ne descendroit pas; on ne fit aucune réponse.

 

Mais au moins, dit le Roi, mon fils pas„ sera la nuit chez moi, son lit et ses effets étant ici. "

 

Même silence.

 

Après le souper, le Roi insista de nouveau sur le désir de voir sa famille; on lui répondit qu'il falloit attendre la décision de la Convention.

 

Je donnai alors ce qui étoit nécessaire pour le coucher du jeune Prince.

 

Le soir pendant que je le déshabillois, le Roi me dit:

 

"J'étois bien éloigné de penser à toutes les questions cjui m'ont été faites. "

 

Il se coucha avec beaucoup de tranquillité: l'arrêté de la Commune, relatif à mon éloignement pendant la nuit, n'eut pas son exécution. 

 

 

 

Il auroit été trop pénible pour les Municipaux de m'aller chercher, chaque fois que le Roi auroit eu besoin de mon service.

 

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