21 janvier 1794: Un an après ...
par DemocratieRoyale
Ce n'était pas assez pour les terroristes d'avoir fêté la mort de Louis XVI, à l'époque même où elle arait eu lieu ; il fallait encore instituer un anniversaire, pour témoigner périodiquement de la ioie féroce que leur inspirait ce crime politique.
L'année suivante , le 2 pluviôse an II (21 janvier 1794), une députât ion de la Société des Jacobins se présentait à la Convention et demandait à être admise à la barre.
Cette députation défila avec un détachement de la garde nationale de Paris, musique en tête. La salle retentissait d'applaudissemens.
Un membre de la Société des Jacobins, ayant obienu la parole, s'exprima ainsi:
« Représentans d'un peuple libre , c'est aujourd'hui l'anniversaire de la mort légale du tyran. Un si beau jour, qui retrace aux âmrs républicaines un acte ordonné par la raison et par la nature , comme le premier pas du bonheur pour l'humanité entière,doit être célébré par toui homme qui sait apprécier sa dignité. »
L'orateur continuait en déclarant que la Société des Jacobins et une députation de la commune avaient voulu consacrer ce beau jour et féliciter,.de nouveau, les vrais Montagnards « du courage avec lequel ils ont été l'organe du peuple français, en anéantissant le monstre qui le dévorait. »
II demanda ensuite aux Montagnards de décréter que cet anniversaire serait célébré tous les ans et consacré à la liberté.
Le président de la Convention répondit:
« Que l'anniversaire de la mort du tyran éta't un jour de gloire pour le peuple français, et un jour de terreur et de deuil pour les tyrans et leurs suppôts.»
Ce jour mémorable, continua-t-il, annonce le réveil des peuples asservis.
La massue révolutionnaire est prête à écraser ces monstres, et l'arbre glorieux de la liberté ne périra point, quand leur sang impur en aura humecté et fortifié les racines. »
Le président ajoutait qu'une fête semblable devait électriser le courage dos sans-culottes, et que leur démarche,attestant l'énergie des hommes qui avaient fait le \i juillet et le 10 août, serait prise en considération par la Convention nationale.
Un membre de la Convention se leva et demanda que le vœu des Jacobins fût converti en décret, afin que, tous les ans, à pareil jour, il fût célébré une fêle civique, dans toute l'étendue de la République.
proposition ayant été décrétée , Couthonprit la parole et déclara excellent le décret qui venait d'être rendu ; il dit :
« Qu'autrefois les tyrans faisaient célébrer, par les peuples qu'ils avaient asservis, l'anniversaire de leur naissance , qui était un fléau pour l'humanité.» «Vous venez, ajoute-t-il, de décréter la mort d'un d'entre eux, mort qui a été un bienfait pour l'humanité; Tous avez , aujourd'hui, bien mérité de la patrie. »
Couthon demanda , do plus , que la Convention « exprimât cette pensée, tnrrible pour les tyrans et consolatrice pour les peuples : mort aux tyrans , paix aux chaumières.» (Adhésion unanime).
Couthon demanda encore qu'à cette déclaration on joignît le serment de vivrj libre et mourir.
(La Convention entière prêta ce serment.)
Enlin, il Toulut « qu'une députation de douze montagnards s'associât aux jacobins qui devaient se rendre au pied de la statue de la liberté, pour célébrer cette heureuse journée. »
Sur la proposition de Billaud-Varennes, ce ne furent pas douze membres, mais la Convention en masse qui se rendit, à la suite des jacobins, sur la place de la Révolution.
Au moment où on s'apprêtait à lever la séance , un pétitionnaire, envieux de montrer sa belle voix, sollicita la faveur de chanter un hymne patriotique très à l'ordre du jour; il lui fut répondu qu'il la chanterait au pied de la statue de la liberté.
On se mit en marche.
La musique exécutait le fameux air: Veillons uu S'itut de l'Empire , air des moins sanguinaires, nut dit en passant, et dont les paroles révolutionnaires avaient été mises sur une folâtre mélodie de l'opéra Renaud d'Ast, musique de Daleyrac.
A Marseille, l'anniversaire du 2l janvier ne fut point célébré en 1794.
La ville était alors complètement terrorisée; le tribunal révolutionnaire n'allant pas assez vite en besogne, au gré des représentans du peuple en mission, une commission militaire composée de cinq Parisiens, qui ont laissé parmi nous d'exécrables souvenirs, venait d'être nommée, le 17nivôse , parles représentans, et installée !e 1er pluviôse (juste la veille du 2l janvier) par la commission municipale.
Pour bien peindre la situation de Marseille à cette époque, nous n'avons qu'à puiser dans nos notes recueillies aux sources officielles (1 )
On ne saurait se douter de toutes les atroces folies commises dansées temps malheureux, que quelques écrivains osent encore appeler un mal nécessaire.
Marseille avait été débaptisée , elle ne s'appelait plus que ville Sans-Nom, c'est ainsi que l'avaient
(I) Les archives de la Préfecture et de la Mairie,décidéles représentons Fréron, Paul Barras, Salicetti et Ricord, par un décret du 17 nivôse, daté du port de la Montagne (Toulon).
Ce même arrêté prescrivait la démolition immédiate de tous les édifices où s'étaient tenues les assemblées des sections fédéralistes et du comité général, c'est-à-dire de plusieurs monumens ou lieux publics, tels que l'église de St-Ferréol sur la place de ce nom, celle des Accoules , la salle des concerts qui se trouvait sur la place Royale , alors place de la République, et enfin de l'Hôtel-de-Ville.
Sauf ce dernier monument , dont on avait déjù démoli le balcon , tous les autres furent rasés.
Ce fut en vertu de l'arrêté cité plus haut que le 1er pluviôse an II la municipalité donna avis qu'il serait procédé le 11 du courant, à la vente et adjudication des « repaires sectionnaires » dont la démolition avait été orJonnée (1).
Le même jour, le général de division Lapoype (noble dauphinois renégat) publia l'avis suivant:
« Le général de division Lapoype , commandant la place Sms-Njin en état de siége , aux citoyens de cette commune.
«En vertu de l'arrêté des représentans du peuple, en date du 30 nivôse, tous les habitans de la commune Sans-Nom sont requis de se trouver, aujourd'hui premier pluviôse, dans le heu de leur domicile, à dix heures précises du soir.
(1) Archives municipales: Placards.
« Ils sont avertis que de nombreuses patrouilles d'infanterie et de cavalerie seront commandées pour surveiller l'exécution de cet ordre , et que tout citoyen qui n'y obéira pas, sera regardé comme suspect et mis en état d'arrestation.
«Sont compris dans le présent ordre les officiers, sous-officiers et soldats qui ne font pas partie de la garnison.
« Signé : Lapoype (I). »
Les mesures de rigueur, prises contre Marseille, étaient motivées par le mécontentement que donnait aux proconsuls la municipalité , composée pourtant de révolutionnaires avérés.
Elle avait délibéré de s'opposer au départ de deux bataillons qui avaient reçu l'ordre de marcher contre Toulon, et avaient ainsi méconnu l'autorité des rcprésentans du peuple Barras et Fréron.
Ceux-ci, dans la proclamation adressée à toutes les communes du Midi, flétrissaient, en termes énergiques, la conduite de la municipalité, et représentaient Marseille comme la cause originelle , primordiale de presque tous les maux intérieurs qui avaient affligé la patrie; à leur sens, l'histoire des peuples offrait peu d'exemples de contradictions aussi étranges que celles que l'on remarquait chez les Marseillais:
« Au 10 août, disaient les représentans, ils en
(1) Archives municipales : Placards.
« voient un bataillon à Paris pour détruire la « royauté; quelque temps après, ils en expédient « un autre pour la rétablir. Les sections contre-ré« volutionnaires s'ouvrent; elles ne peuvent conte« nirl'affluence du peuple qui s'y précipite en foule. « La République triemphe, les sections se ferment; « la salle de la société populaire ne peut contenir « les citoyens redevenus louM-coup républicains. « Le peuple applaudissait à l'assassinat des patriotes, « il applaudit à la punition de ceux qui ont dicté « leur sentence.
« Communes du Midi, continue la proclamation, « trop longtemps opprimées par une cité insolente « et dominatrice, respirez enfin du joug qu'elle « vous imposait; vous ne l'entendrez plus vous « menacer de ses commissaires, et ceux-ci de ses « armées. Paisibles habitans des campagnes, on ne « viendra plus, au nom de la fière Marseille, porter « l'épouvante dans vos foyers , et lever des taxes « arbitraires sur le produit de vos sueurs. On ne « vous menacera plus de la famine; car ves greniers « ne sont plus à Marseille ; ils sont dans toute la « République. Jouissez donc désormais de la pléni« tude de tous vos droits; donnez .un libre cours « aux élans de votre cœur et de votre amour pour « la Révolution. Marseille courbera sa téte orgueil« leuse sous le niveau de la loi, ou elle disparaîtra « du sol de la République , et s'engloutira dans « l'abîme prêt à dévorer Toulon.
« Et vous, citoyens vertueux, vrais républicains
« qui êtes restés inébranlables au milieu de tan « d'orages , et inaccessibles à toutes les intrigues, « la patrie saura vous distinguer et ne pas vous con« fondre avec des enfans dénaturés ; mais elle pu« nira les chefs de tous les complots; une coramis« sion établie par nous mettra, pour juger les con« tre-révolutioncaires et les infâmes sectionnaircs, « plus de célérité et d'impartialité qu'un tribunal, « dont les passions ont dicté plusieurs jugemens. »
Quelques jours après , c'est-à-dire le 9 pluviôse, la commission municipale prescrivit un recensement général des habitans de Marseille.
Comme tout ce qui se faisait à cette époque, cette mesure porte avec elle un cachet spécial. C'est donc ajouter un document curieux de plus a l'histoire administrative de notre ville que de relater ici la proclamation qui fut publiée à cette occasion:
« La commission municipale,
« Considérant qu'il est temps enfin d'obtenir un recensement exact et général de tous les citoyens de la commune, pour connaître parfaitement la population de ses habituas et assurer efficacement leur subsistance;
« Considérant que la mesure de délivrer des cartes de rations est déterminée par des motifs sages et salutaires, mesure qui aura heu dans le courant de la prochaine décade.
« Requiert tous les citoyens domiciliés dans la ville d'être retirés dans leur maison ce soir, à dix heures précises, afin qu'ils puissent donner
tous les renseignemens dont auront besoin les commissaires préposés pour parfaire le tableau du recensement.
« Les citoyens qui résident temporairement à la campagne, sont tenus de rentrer dans la ville pour participer à cette disposition; sont seuls exceptés ceux qui sont domiciliés à la campagne , dans laquelle la mime mesure sera prise immédiatement après.
« Fait à Sans-Nom, dans la maison commune en conseil, le 9 pluviôse, l'an second de la République française, une et indivisible.
« Les membres de la commission municipale délégués par les représentans du peuple près les départemens méridionaux.
« Signés : Nouet, président; Paulin ClÉment, Parian, Lambert, Arnocx, MouRbn , Chappe , Garcin . Garret, Mjcoulin, Richaud et Poutarel. Beneche, secrétaire-greffier. « Vu par nous général de division, commandant de la place Sans-Nom en état de siége.
« Lapotpe (1) »